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poème à germaine Appell Duclaux

LA PAIX DESCEND

                                                                             A   Bonne  Maman

La paix descend des forêts avec le soir ; gris sont les prés nus sous la neige ; pas un bruit, pas de vent ; les branches noires raient le silence, et les corbeaux tracent vers le ciel pâle des appels sans retour.

                 Aux portes closes, aux fenêtres d’absence, aux couloirs sans issue

                             Seule la faille du temps nous sépare des morts

*

Rien ne t’arrachera de mon cœur, as-tu dit, rien, surtout pas la mort. Ton ombre est là, au détour de la chambre, au coin de l’escalier tu vas surgir. Ton sourire, ton corps fragile et ton cœur indomptable, ta voix, ton amour.

La maison est ici, tassée sous la colline, ta maison et la mienne ; les sapins sont tombés qui la cachaient dans l’ombre ; de la terrasse ouverte monte l’appel des morts.

                 Là, tu es là ; ton âme hante les ombres ; au repli de la terre, sous les étoiles nues qui transpercent la nuit.

*

Ta voix, ta voix de courage m’appelle dans la nuit. La terre permanente d’où surgiront les fleurs, le jaillissement des fontaines, la ligne immuable des monts sur le ciel infini ; nous aussi serons là quand nos corps seront cendres

                 Et nos enfants riront où nous avons aimé

Rien n’est jamais perdu, tout commence ; dans le vent, sur les cimes, la mort est permanence ; aux eaux froides des sources les œillets fleuriront.

                                          *

Tu dressais les épaules, ton geste de courage : tout guérit, tout se lasse. L’amour seul est présence et ton geste nocturne affronte un avenir où plus rien n’est écrit.

Tu redressais la tête, ton geste d’énergie : tout cesse, tout perdure. L’amour seul vainc la mort et l’obscurité se déchire sur le chemin qui monte, ouvrant un avenir où nous ne serons plus,

où ta voix et la mienne chanteront dans les sources et riront dans le vent ,

 pour ceux que nous aimons, qui nous auront perdus,

et nous retrouveront au détour des collines, dans les sentiers de nuit que nous aurons suivis .

                                         *

Autant qu’il l’a fallu, sous la huée des foules, toi et moi avons fait  assaut des citadelles, usé nos pieds aux pierres des écarts et déchiré nos membres aux griffes des ronciers.

Les murs s’écrouleraient de la cité vulgaire

Debout sur les décombres nous faisions refleurir la vie que nous aimons

                                                     *

Tu as rejeté les faibles ; tu as usé les seuils de tes pas victorieux ; ils vibrent de ton passage et lorsque je les foule, ton courage est en moi.

Tu as rejeté les lâches ; tu as élevé les enfants pour devenir des hommes ; tu as conservé l’héritage et quand j’ouvre les portes je vois inscrit ton nom.

                                         *

Ton esprit est en moi, et ton cœur indomptable. Je rejetterai les faibles et les lâches et je reconstruirai l’âme de la maison. J’étaierai les vieux murs, je planterai des arbres, les enfants qui naîtront joueront dans le jardin et leurs rires réjouiront les morts.

                                                                 *

A travers nous passe la chaîne d’immanence

                             Je maintiendrai ton nom, je maintiendrai ton âme

                             J’éveillerai les morts de la terre endormie

                             Les portes, les fenêtres ouvriront sur l’espace

                             Là où le souvenir est permanence et vie

                                                                 Je maintiendrai

                                                                            Olmet, Pâques 1984

Le laboratoire

histoire du laboratoire d’Olmet : objectifs et fonctionnement

Le laboratoire : établissement et fonctionnement

            Emile avait déjà organisé un laboratoire au Fau, pour y travailler sur les produits laitiers ? Ce laboratoire était subventionné par le ministère de l’agriculture. Celui d’Olmet prendra la suite. Les dossiers d’Emile contiennent des demandes de subvention et la réponse ministérielle.

Le premier témoin est un brouillon de la main d’Émile Duclaux, sans date et classé dans les papiers de 1893. La réponse est du 15 février 1893 ; la demande doit donc dater de début 93

Monsieur le Ministre 

            L’appui de votre administration m’a permis d’installer pendant dix ans, dans le Cantal, un laboratoire d’études laitières qui ont, je crois, laissé quelques traces dans la science. (au Fau, bibliographie infra) Lorsque j’ai été obligé de le fermer, c’était dans l’idée de le rouvrir un jour. Il s’est présenté pour cela pendant ces vacances une circonstance favorable, et j’ai pu faire l’acquisition de ce que j’avais cherché tant d’années, une maison d’habitation pourvue à proximité d’un grand local pouvant servir de laboratoire et disposant d’une quantité abondante d’eau sous pression.

            C’est ce local que je mettrai gratuitement à la disposition de votre administration si elle accepte l’idée de faire revivre dans le Cantal la station laitière qui y existait autrefois. J’y ferai à mes frais tous les aménagements ayant un caractère permanent. Je ne demanderai à votre administration que les sommes correspondant à l’installation du laboratoire, à son ameublement et à son outillage.

Pour qu’il n’y ait pas de surprise, je crois devoir vous donner ici un état approximatif des dépenses à faire

                  Conduite et distribution d’eau                                 300    francs

                  Appareil à gaz portatif                                              500       « 

                  Hotte, éviers, carrelages, fourneau                         500       « 

                  Mobilier de laboratoire                                            500        « 

                  Autoclave, four à flamber, étuve                             700         « 

                  Instruments de chimie, balance, verrerie            300        « 

                  Produits chimiques                                                   400        « 

                                                                                               _________

                                                           TOTAL                        3 800 « 

            En ajoutant 200 francs pour les frais imprévus, ce serait donc une dépense une fois faite de 4 000 francs, dont je justifierai dans les formes ordinaires.

            Après quoi il serait nécessaire de constituer à ce laboratoire un budget annuel qui, pendant les premières années, peut ne pas dépasser 1 200 francs.

C’est que mon projet est d’étudier tout d’abord des questions qui sont urgentes, et ne nécessitent pas de grandes dépenses, telles que la répartition des éléments du lait dans les diverses parties de la traite, l’influence de l’alimentation sur la composition du lait, l’origine des phosphates qu’on y trouve, leur restitution au sol, et en particulier la source de ceux qui sont emportés depuis des siècles du Cantal sous forme de fromages sans qu’on n’en rapporte jamais. Cela me conduira à l’étude chimique des eaux du Cantal et de la circulation souterraine si curieuse dans ce département. J’aurai alors besoin de quelqu’un qui le parcoure avec un programme précis et un matériel d’analyse courante. Mais pour le moment il s’agit seulement de poser les fondements de cette étude.

            Si vous pensez, Monsieur le Ministre, qu’elle doit être entreprise, et que les propositions très désintéressées que je crois devoir vous faire vous semblent acceptables, je vous serai reconnaissant de m’en prévenir de suite, car je mettrai de suite les ouvriers nécessaires pour transformer en laboratoire une grange que je laisserais en l’état si vous n’acceptez pas mes propositions. Pour vous mettre tout à fait à votre aise, je dirai que je serais bien content qu’une raison quelconque vous conduise à me répondre non, et me rendit ainsi la liberté de mes vacances, que j’altère (!) peut être imprudemment à l’âge auquel je suis arrivé

                        Veuillez …  

           J’ignore si la lettre a été envoyée telle quelle, en particulier le dernier paragraphe, que personne n’aurait l’idée d’écrire aujourd’hui. Mais la lettre sera sans doute lue par le ministre (et soutenue par Raymond Poincaré, alors ministre de l’instruction publique, et ami personnel). La subvention en tout cas fut accordée dès 1893 :       

République française

Ministère de l’Agriculture

Direction de l’Agriculture

1er bureau

                                                                       Paris le 15 février 1893 (tampon)

Monsieur,

En réponse à votre lettre du 5 février courant, j’ai l’honneur de vous informer que je consens très volontiers à mettre à votre disposition un crédit extraordinaire de 4 000 francs pour l’installation et l’organisation d’une station laitière dans le Cantal.

Cette somme sera mise à la disposition des intéressés sur la production des mémoires que vous voudrez bien me transmettre en triple exemplaire dont un sur timbre.

D’autre part j’ai fixé à 1 200 francs pour 1893 le budget annuel de l’établissement.

Je suis heureux, Monsieur, de constater une fois de plus le concours désintéressé que vous voulez bien apporter à l’étude des questions d’industrie laitière et je vous en adresse tous mes remerciements,

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée

                                                                       Le ministre de l’Agriculture

A M. Duclaux, membre de l’Institut, 25 rue Dutot, Paris

 La lettre et la signature sont manuscrites.

              D’autres demandes suivront jusqu’en 1904 et seront toutes acceptées, pour un montant courant de 400 francs. Notons que la première à être tapuscrite est celle de 1901 ; le ministère a réussi alors à se doter de matériel moderne.

Le laboratoire, objectifs des recherches

                        Le lait, le fromage et leurs dérivés

            Émile expose fort clairement ses objectifs dans sa demande de subvention : ils sont la suite des travaux du Fau, eux-mêmes à l’origine des publications postérieures à la mort de Mathilde, faites de 1882 à 1904.

                        Les recherches visent les « infiniment petits », selon les termes utilisés dans les premiers ouvrages.  Elles vont dans deux directions : connaître les organismes microscopiques qui sont à l’origine des maladies des êtres vivants – et qui ont causé la mort de sa femme bien-aimée, (fièvre puerpérale) ; connaitre leur rôle dans la transformation des aliments. Ce deuxième point est un champ annexe, mais essentiel, dans la lignée des travaux sur le ver à soie ou le phylloxéra. L’industrie laitière est un bon exemple et elle a un autre avantage, qu’elle partage avec les études sur les eaux : apporter une aide à l’économie du Cantal et rendre à ce pays cher à son cœur ce qu’il lui a donné.

            La bibliographie va de Ferments et maladies (Masson, 1892), dédié à Laure Mathilde Briot, « victime innocente des infiniment petits » à Traité de microbiologie, (Masson, 1898), en passant par Pasteur, Histoire d’un esprit,(Charaire et cie, 1896) et surtout, un des plus importants pour notre sujet, une sorte de manuel, Principes de laiterie, A. Colin, (~1875 – 1895)

            Le volume consacré au lait en 1894/95 est une somme : réédition d’un livre précédent, Le lait, études chimiques et microbiologiques, publié par J. B. Baillière et fils, 1887, et aussi reprise, revue et augmentée, de rapports et d’articles déjà parus dans les Annales de l’Institut Pasteur, les Annales agronomiques ou les Annales de l’Institut agronomique etc. Il est dédicacé, avec un humour certain « to the queen Mary », soit Mary Robinson-Darmesteter, sa seconde épouse, dont le rôle auprès de lui diffère quelque peu de celui que jouait la première (the queen !)

L’ouvrage est publié dans l’Encyclopédie agricole et horticole. Ce n’est pas la première fois qu’Émile participe à des publications destinées à un public de professionnels et non à des chercheurs, il l’a déjà fait pour le phylloxera. Cela fait, pour lui, partie des devoirs du savant.

La préface précise : « Je ne méconnais pas qu’avec tout ce que je sais de plus qu’elle, la moindre fermière de la Brie me battrait sur la fabrication d’un fromage. Mais après avoir appris des laitiers ce qu’ils pouvaient m’enseigner, je voudrais… renverser les rôles et leur rendre sous une autre forme ce que je tiens d’eux. La science et l’industrie sont deux ignorantes qui font bien d’aller à l’école ensemble. »

Nous rencontrons ici une affirmation fréquente chez Émile, qui est une des formes que prend son sens de l’égalité démocratique : la connaissance et la pratique s’améliorent l’une l’autre en partageant leurs acquis, sur un pied d’égalité. Ce qui ne veut pas dire pour lui que chacun est apte à décider de tout, mais que chacun porte en lui un savoir utile à tous, et doit être respecté pour cela.

Dans le cas de l’industrie laitière, Émile va donc insister sur un élément qui manquait aux traités antérieurs – ou était traité de façon insuffisante – : le rôle des microbes.

L’ouvrage fait 370 p et il est abondamment illustré.

Les chapitres I à V traitent des aspects scientifiques : constitution physique et chimique, microbes du lait, fermentations spécifiques, méthodes d’analyse.

Le chapitre VI s’intéresse au Traitement commercial du lait. On pourrait penser que le directeur de l’institut Pasteur n’est pas le mieux placé pour traiter d’un sujet économique ; l’intéressé ne le pense pas. Son histoire personnelle lui a appris à se méfier de l’État et des administrations, aux démarches lourdes, d’essence conservatrices parce qu’éloignées du réel ; l’institut qu’il a fondé est ouvert au monde extérieur – selon le bon vieux modèle du collège de France. La science doit rendre aux professionnels ce qu’ils lui ont donné ; les paysans du Cantal doivent être aidés à gérer un commerce plus rentable.

            Or ce « commerce [est] mal assis parce que la denrée sur laquelle il porte est trop altérable ». Il faut donc travailler sur les méthodes de conservation ; il faut employer la réfrigération, la congélation, voire l’électrisation (pour détruire les microbes : « ces méthodes n’ont aucun succès actuellement », dit Duclaux). Il recommande aussi l’emploi des antiseptiques (carbonate de soude, acide borique), le chauffage (la Pasteurisation), la stérilisation. Il faut aussi penser au lait condensé.

            Enfin il faut faire attention aux falsifications qui nuisent à la conservation, et à la bonne réputation des produits : écrémage du lait non signalé par ex. Les français ne l’ont pas inventé, « Les premières falsifications de cet ordre sont venues d’Amérique, mais le consommateur a bon dos dans tous les pays du monde ».

            Bref tout ne se résout pas à la fabrication des fromages, reste à assurer leur vente et cela ne se fera que si la bonne conservation en est assurée.

                        Comme quoi le physicien- chimiste se transforme en économiste pour la cause des fromages, comme il s’est transformé en ce que nous appellerions aujourd’hui un lobbyiste pour celle de l’Institut Pasteur.       

     La fin de l’ouvrage traite des fromages, dans le même esprit que le lait, un mélange de bon sens, de réflexion sur les pratiques et de désir de les améliorer en conservant ce qu’elles ont de coutumier et d’inimitable. L’amoureux de l’Auvergne n’est jamais bien loin. 

photo d'un tube à essai aayant servi au labo
Laboratoire et méthode scientifique

                        Les recherches sur le lait, telles qu’elles sont décrites ici, participent des réflexions sur la méthode qui font l’intérêt des travaux de Duclaux, parce qu’elles sont l’œuvre d’un praticien et non d’un philosophe, et parce qu’il les utilisa nommément dans ses réflexions sur l’affaire Dreyfus : l’expérience est toujours en arrière-plan, qu’elle soit simple observation du réel, ou mise en œuvre élaborée pour construire cette observation.

Le chapitre 2 du Manuel est consacré a une description très détaillée de la méthode à suivre dans l’analyse du beurre, avec les détails les plus triviaux, les raisons de tous les gestes et des recommandations concernant leur importance relative, le tout accompagné de dessins décrivant les instruments utilisés. La démarche est décrite à la première personne [je] et se termine – « provisoirement » – par les questions qui se posent, une fois la procédure arrivée à son terme.

En voici la liste.

: déterminer les éléments qu’on va étudier, leurs rôles et leurs effets., et jusqu’à quel degré de détail ; et lister ce qu’on va – pour le moment- laisser de côté (« je me borne à ces questions, les seules que je me sois posées »)

: exposer, dans leur suite chronologique, les étapes de l’analyse 

: doser les éléments (eau, matières grasses, sel marin, acides volatils, sucre, acides    gras…)

: une fois atteint ce stade, lister les questions qui se posent… et auxquelles les chapitres suivants apporteront des éléments de réponse.

L’implication personnelle est constante : chaque paragraphe débute par une formule du genre : « demandons-nous d’abord » ; « on constate que …  ce qui nous fonde à nous demander… » ; «  ce qui nous apprend que , si nous voulons étudier [tel phénomène] il nous faudra d’abord… » ; « nous en arrivons enfin à l’étude de… » ; et ce n’est qu’une fois la réponse obtenue qu’on poursuivra, avec par ex. : « tous ces faits prouvent que… » et «  ce que je veux chercher à démontrer c’est que.. » ou « avant de pousser plus loin nous avons une question importante à résoudre ». Bref chaque moment de la recherche, fut-ce le plus infime, est souligné.  Car l’erreur peut se situer dans un oubli, dû souvent à une trop grande rapidité. Ou dans de mauvais instruments, etc. … « Dans tous [les cas] on se donne beaucoup de peine pour des résultats médiocres », des « incertitudes », des « insuffisances », voire des « erreurs, qui ne sont pas minimes »

« Si dans les questions scientifiques… nous dirigions notre instruction comme elle semble l’avoir été dans cette affaire, (l’affaire Dreyfus), ce serait bien par hasard que nous arriverions à la vérité….  « Nous avons des règles tout autres… : garder notre sang froid, ne pas nous enfermer dans une cave pour y voir plus clair, croire que les probabilités ne comptent pas et que cent incertitudes ne valent pas une certitude… Puis comme nous avons cherché et cru trouver la preuve décisive, quand nous avons réussi même à la faire accepter, nous sommes résignés à l’avance à la voir infirmer dans un procès en révision auquel nous présidons nous-mêmes », écrit Émile lorsqu’il se lance dans la défense de Dreyfus.

Ou comment un honnête homme peut aller d’une réflexion sur le fromage à une implication politique nationale, puis internationale, qui le mènera à la Ligue des Droits de l’Homme, à tant d’ennuis qu’il avait prévus, et à une mort précoce. L’auvergnat n’a jamais reculé devant son devoir.

Bibliographie

Émile Duclaux, Ferments et maladies, G. Masson , Paris,,1882

Emile Duclaux, Le microbe et la maladie, Paris, G. Masson , 1886, in 8°, 270 p.Emile Duclaux, Le lait, études chimiques et microbiologiques, Librairie J. B. Bailli ère, Paris, 1894, in 8°, 376 p. ex dédicacé « to the queen Mary » par E. D.

Emile Duclaux, Principes de laiterie, A. Colin , Paris, s.d. , ( ~1875 – 1895),  370 p. , ill. ; coll Encyclopédie agricole et horticole, ss la dir de M. C. Lechalas

Emile Duclaux, Pasteur, histoire d’un esprit, Charaire et cie, Sceaux, 1896, in 4°, 400 p.

germaine appell-duclaux in memoriam 1

 

 

In memoriam 1

Germaine A. D. 1885 – 1965

Qui était-elle, la ravissante jeune femme, fraichement mariée, assise sur la terrasse de la maison d’Olmet, sur le même fauteuil où je m’assieds encore, avec derrière elle le vieux mur taché d’une humidité à quoi les générations suivantes n’ont jamais réussi à remédier ? Ses yeux, vaguement asiatiques, d’où venus, fixent le photographe, son nouvel époux certainement, avec un léger sourire dont l’ironie est reprise par celui des lèvres ? De qui se moque-t-elle ? De lui ? d’elle ? Du monde ? La sagesse de la vêture et de la pose contredit ce sourire, il y a quelque chose de caché là-dessous.

Germaine sur la terrasse d’Olmet

 

Quelques cinquante ans et toute une vie plus tard les mêmes yeux noirs nous regardent dans ce portrait officiel que ses amis avaient réussi à lui faire accepter,d’elle même qu’elle donnait – se donnait-  dans les années soixante. Peu de gens alors se souvenaient de la merveille qu’elle avait été et je peux comprendre que la comparaison lui fut amère.

   portrait studio Harcourt

Mariée à 20 ans, mère de trois enfants à 26, elle se retrouva quatre années plus tard à la tête de la vieille maison familiale, dans une province éloignée, pour la durée de la grande guerre. Pour atteindre le hameau d’Olmet, au fond du Cantal, à une journée – ou une nuit – de train depuis la gare d’Austerlitz, à quoi s’ajoutait le transport final dans la charrette à âne, le voyage était une dure expédition : on emmenait, depuis Paris, tout le nécessaire, y compris les provisions de bouche, dans d’immenses malles qui peuplent encore les caves de la vieille maison ; il était entendu qu’on ne trouvait rien à Aurillac, pour ne pas parler de Vic sur Cère ;  j’entends encore ma grand-mère le dire de façon péremptoire.  Cette arrogance très quartier latin faisait l’impasse sur le reste de la famille qui, elle, vivait à Aurillac à l’année longue. A la décharge de ces femmes – ma grand-mère, ma mère, ma tante – nous dirons que l’aller–retour Olmet – Aurillac prenait trois ou quatre heures, jusqu’à l’arrivée de la première automobile, l’ineffable Zoé, entre les deux guerres.

 

En 1914 donc Germaine était seule ; elle fit face, comme toutes les autres. Et à cette occasion elle découvrit, elle aussi, qu’elle pouvait se débrouiller sans le moindre individu de sexe mâle à ses côtés. Elle pouvait gérer la maison et la famille, elle pouvait travailler à l’extérieur en participant à l’effort de guerre et – accessoirement – trouver dans cette participation un dérivatif à sa solitude.  Un hôpital militaire ouvrit à Vic sur Cère, pour soulager l’hôpital central d’Aurillac de ses blessés les moins atteints ; elle répondit à la demande de volontaires, devint infirmière bénévole et explora ainsi de l’intérieur les professions médicales. Ce fut le début d’une autre vie.

 

Quelles images retenir de celle qui découvre, à trente ans, son indépendance. La jeune femme qui promène les blessés dans la neige ? Celle qui tire au fusil sur la terrasse de sa maison ? Une jeune mère qui joue avec ses enfants et ses chats ou glisse dans la neige avec des skis trop grands pour elle. L’amoureuse qui fait scandale en menant une liaison avec un collègue de son mari, scandale dont il ne reste que l’échange épistolaire, solennel et laborieux, entre le mari et l’amant, le premier déjà professeur au collège de France et l’autre candidat à le devenir, tous deux constatant avec dépit qu’il est préférable pour eux de renoncer à la visite protocolaire prévue dans le processus. Le médecin enfin qui ouvre un cabinet de radiologie à Paris, le laisse tomber deux ans plus tard pour une mission officielle à Shanghai, revient en catastrophe au printemps 1939 et repart en décembre de la même année pour la Finlande envahie par les soviétiques, avec un convoi médical organisé par la croix rouge ?

Une vieille dame désargentée qui survit dans un studio microscopique à côté du bâtiment de l’UNESCO à Paris ? Une amoureuse des arts qui trouve toujours quelque ressource pour faire un cadeau à ceux qu’elle aime ?  Une grand-mère enfin, qui fut toujours à mes côtés dans toutes mes aventures, y compris les plus discutables, et dont l’ombre m’accompagnera jusqu’à la fin ?

 

Fut-elle une féministe ? Sans aucun doute, mais pas une militante. La génération précédente avait déjà donné dans le militantisme avec l’affaire Dreyfus et savait ce qu’il lui en avait couté. Pour Germaine et sa sœur Marguerite la politique était une affaire d’homme qui ne les attirait pas et le féminisme une question trop sérieuse pour être traitée en public, alors que les problèmes cruciaux ne manquaient pas. Mieux valait la faire avancer en douce, au cas par cas, et laisser les rôles visibles au frère (Pierre Appell) ou au mari (Emile Borel).

 

Fut-elle une aventurière ? Le mot est trop grand pour elle. Elle en avait la curiosité et le goût du risque, depuis l’enfance si l’on en croit sa sœur. Elle n’avait pas peur de grand-chose et son courage moral l’accompagna toujours. Elle regardait la mort en face, avec l’humour qui ne l’a jamais quittée : les dernières paroles d’elle que l’on m’a rapportées furent dites à la jeune amie qui l’accompagna à l’hôpital lors de sa dernière crise respiratoire : « Si l’oxygène ne vient pas à Germaine, c’est Germaine qui ira à l’oxygène ».

 

Une sœur, une mère et une amante.   Une femme qui se voulut libre et se donna les moyens de le devenir, même si cela signifiait la solitude, ce qu’elle savait. Un médecin, qui ne tint pas le premier rang, à la différence de sa consœur et lointaine cousine, Thérèse Bertrand Fontaine, mais dont le bon sens et la générosité étaient reconnus, surtout par ce qu’il est convenu d’appeler les « petites gens ». Une femme qui méprisait les honneurs et dont j’admire la répartie, faite dans le métro à quelqu’un qui se moquait de la légion d’honneur qu’elle portait à la boutonnière : « Oui monsieur, vous avez raison, je porte cette babiole parce que j’ai couché avec le ministre ». J’ai raconté cette histoire lorsque j’ai reçu la babiole en question en concluant ma réponse à celui qui me l’attribuait : « Moi non plus je n’ai pas couché avec le ministre, mais ma grand-mère m’était bien supérieure car elle avait reçu cette croix pour raisons militaires »

 

Oui, une grande dame, assurément.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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In memoriam II

Germaine A. D. 1885 – 1965

Enfance, jeunesse et mariage

Paul Appell

Alexandre Bertrand

 

Germaine et sa sœur Marguerite ont une jeunesse heureuse, aussi libre que le permet l’époque. Elles vivent au sein du milieu parisien le plus intellectuel et en recueillent les fruits.  Elles courent aussi sur la terrasse de Saint Germain en Laye, sur lestoits du musée d’archéologie nationale[i] et, parfois, dans les jardins alsaciens du Klingenthal ; Marguerite se souvenait avec une affection mélancolique de toutes les bêtises qu’elles avaient faites, sous l’impulsion de Germaine si on l’en croit.

Toutes deux reçoivent la meilleure éducation que la bonne société réserve alors aux filles : celle des religieuses. Je me suis toujours demandé pourquoi Paul Appell – et accessoirement Alexandre Bertrand – tous deux agnostiques convaincus et fermes dreyfusards, n’avaient pas autorisé leur filles et petites-filles à entrer dans l’enseignement public [ii] ? Est-ce l’influence d’Amélie Bertrand, qui n’était pas plus croyante que son père ou son mari mais probablement plus sensible aux réactions possibles de l’opinion bourgeoise ? Ou plus simplement le même type de comportement qui conduit aujourd’hui de parfaits athées à délaisser le collège du secteur (mal fréquenté !) pour l’établissement religieux du coin. On ne le saura pas.     Toutes choses égales, le premier résultat pour Germaine fut un solide athéisme acquis dès l’enfance :  entre autres, elle ne pardonna jamais l’affirmation d’une de ses éducatrices, selon laquelle son père adoré mais peu versé dans le catholicisme, finirait en enfer. Etait-ce le but poursuivi par la famille ? Ou simplement une ferme confiance dans le bon sens des deux jeunes filles qui refuseraient ce qui dans le conservatisme religieux de l’époque était inacceptable.

Le deuxième résultat, positif celui-là, fut la réussite au certificat de fin d’études secondaires auquel le pensionnat accepta de la présenter, et qu’elle put plus tard, avec beaucoup de travail, transformer en baccalauréat.

 

La suite logique est le mariage.   Pourquoi marier si jeune une jeune fille si peu mûre ? C’est ce que se demande Taine dans Thomas Graindorge, avec un certain humour ; la famille lisait Taine, mais de là à suivre ses suggestions !  Quelques mots échappés à Marguerite après la mort de sa sœur me laissent penser que ses parents espéraient par ce moyen calmer les manifestations d’une adolescence trop turbulente : ce que faisait la bourgeoisie du XIX é en envoyant ses fils faire « le grand tour » avant de pouvoir les « ranger » dans un bon métier ; ce qu’elle fait aujourd’hui en leur trouvant un stage à l’étranger ; toutes choses difficiles en 1890 s’agissant d’une fille. La méthode fut-elle efficace ? Dans l’immédiat, oui. Par la suite, c’est moins sûr.

 

Il s’agissait d’un bon mariage selon les normes bourgeoises, entre deux familles d’intellectuels de haut vol et deux provinces françaises.

De son côté à elle, l’Alsace, un père mathématicien né à Strasbourg, Paul Appell, élevé dans la résistance à l’occupant allemand, fondateur du Secours national (1914), enseignant-chercheur dont la carrière brillante se termina comme recteur de l’académie de Paris où il fonda la Cité Universitaire ; et une mère Amélie Bertrand, dont le père était le premier directeur du Musée de Saint Germain en Laye et la mère, Amélie Levy,  petite fille d’un grand rabbin.

De son coté à lui, l’Auvergne, un père chimiste né à Aurillac d’une famille petite bourgeoise, Emile Duclaux, élève de Pasteur, fondateur et premier directeur de l’Institut du même nom, époux en secondes noces de Mary Robinson, poétesse anglaise ; et une mère, Mathilde Briot, fille du mathématicien Charles Briot et de Laure Martin, qui éleva les deux fils orphelins.

Les deux familles vivent à Paris ou en région parisienne, les deux restent fidèles à leurs racines provinciales, malgré les divergences politiques ; les deux sont engagées dans le mouvement dreyfusard et les deux font face aux problèmes que cet engagement engendre. Elles évoluent dans des cercles différents, mais qui se recoupent. Leur entourage compte des hommes – et des femmes –  parmi les plus brillants de la République, les Curie[iii], Blum, Poincaré, Hermite, Borel, Perrin, Paul Dujardin, etc.

Le lecteur parlera peut-être d’endogamie ! Certes. Il n’y a rien là que de coutumier dans la France des XIX è et XX è siècle, les commerçants aussi se marient entre eux, voyez Labiche, et si dans les comédies les histoires se terminent bien, ce n’est pas toujours le cas dans le réel.

Jacques Duclaux

 

Germaine était certainement d’accord pour cette union ; ses parents ne l’auraient jamais contrainte, peut-être y voyait-elle une certaine forme de la liberté qu’elle cherchait ; Jacques, son futur époux, était un libéral, passionné par son travail et peu suspect de tendances autoritaires ; de plus c’était plutôt un beau garçon et un compagnon très amusant. Pour ce qu’elle savait du mariage, tout cela se présentait sous d’heureux auspices. Mais elle ne savait rien du mariage…

 

Tous deux étaient inexpérimentés, ignares sur les questions sexuelles : normal pour l’épouse qui, comme ses compagnes, ne reçut de sa mère comme viatique que le fameux : « ne t’inquiète pas, ma chérie, et fais ce que ton mari te demandera » ; moins pour l’époux, que je soupçonne d’avoir été plus porté sur la recherche en laboratoire que sur les expérimentations amoureuses. D’une discussion que j’eus avec lui, non sur les questions de sexe – je n’aurais jamais osé ! – mais à propos de Freud que je découvrais à l’époque, j’ai retenu la proposition suivante : « Balivernes que tout cela ! Tout se ramène à des questions d’estomac » ; il eut surement ajouté « sexe », il n’était pas prude, s’il avait eu en face de lui son petit-fils. Mais c’était sa petite-fille et elle avait vingt ans ! Autrement dit pour lui la nourriture – et le sexe –   étaient des pulsions primitives qui ne pouvaient – ne devaient – pas dépasser le niveau de la ceinture et n’étaient pas un objet sérieux d’études psychologiques ou philosophiques.

 

Avec ce niveau de réflexion chez l’époux nul ne s’étonnera que la nuit de noces dans le wagon-lit qui emmenait le jeune couple vers les lacs italiens (but d’une originalité remarquable !) fut une catastrophe. Et ce d’après les propres dires de l’épouse, qui me l’a avoué. La seule chose qu’elle ajouta jamais sur le sujet fut qu’elle ne comprenait pas comment il avait réussi à lui faire trois enfants. Là elle exagérait – elle était tout de même médecin – mais cette exagération en soi est significative. Seule la guerre de 1914 mit un terme aux naissances successives, trois enfants follement aimés mais non désirés.

 

Une union née sous de tels auspices a peu de chances d‘être pérenne… et ne le fut pas. Elle se termina par un divorce en 1936, demandé et obtenu d’un commun accord, dès que les deux filles furent mariées et que le dernier des enfants, un fils, Jean Duclaux, fut assez adulte pour supporter ce que ses père et mère pensaient devoir être un choc, et qui le fut. Les trois se souvenaient de parents qui vivaient chacun de leur côté, et ne se retrouvaient que pour les repas qu’ils animaient d’anecdotes et de réflexions brillantes, discussions que leurs enfants regrettaient encore, des années plus tard.

 

La bourgeoisie intellectuelle de l’époque ne s’interdisait pas le divorce, elle essayait de l’éviter : pour des raisons pratiques, la procédure étant longue, couteuse et désagréable ; pour des raisons d’image, la génération précédente, si agnostique fut-elle, n’approuvant pas, et la province étant totalement hostile. Il était tellement plus facile de mener sa vie chacun de son côté, chacun des deux reconnaissant à l’autre le droit d’avoir les relations qu’il voulait, à une condition et une seule : qu’il fut possible  de paraître ne  pas s’en apercevoir. C’est   ainsi que vécut la sœur de Germaine, Marguerite (Camille Marbo, présidente du jury Femina), mariée au mathématicien    Emile Borel, dont les noces d’or furent célébrées à la maison de l’Amérique latine, en présence du tout Paris qui dirige et qui pense.  Divorcer était renoncer à la reconnaissance sociale : rester ensemble est une belle hypocrisie certes, mais qui traduit aussi une autre échelle de valeurs, où ce que chacun doit au groupe passe avant la liberté individuelle.

A condition que cela soit possible, à condition que les divergences se résument à la sexualité, et que le vivre ensemble demeure agréable – et utile – à l’un et à l’autre : ce qui n’est pas le cas, semble-t-il, de Jacques et de Germaine.  Nous en resterons au divorce à responsabilités partagées, ce qu’il fut, en fait sinon en droit.

 

D’après sa sœur, Germaine, enfant, était entière et violente, une révoltée qui entrainait ses amis dans des aventures risquées, une volontaire qui admirait l’action et ceux qui agissent : assez admirative peut être pour agir d’abord et réfléchir ensuite. Suffisamment ambitieuse pour vouloir réussir dans un métier qui lui plairait, elle ne l’était pas assez pour y sacrifier d’autres plaisirs. Assez intelligente pour reconnaître et tirer parti de ses erreurs, elle était hypersensible et artiste, toujours guidée dans ses choix par un bon gout sans failles, qu’elle tenta de transmettre à sa petite fille bien aimée, en l’occurrence l’auteur de ces lignes.

Jacques, lui, était un calme, plutôt conservateur, dont les seuls penchants artistiques concernaient la photographie, que lui-même d’ailleurs n’eut jamais considéré comme un art. Il n’avait aucune ambition personnelle, sinon celle de pouvoir pratiquer le métier qu’il aimait ; il m’a un jour expliqué qu’il faisait partie des « chanceux » qui aimaient partir au travail, parce qu’ils faisaient ce qui les « amusait » ; il eut pu ajouter « ce qui les conduisait à une réussite », mais cela ne l’intéressait pas vraiment, la réussite lui est venue parce qu’il était vraiment excellent et parce que la famille s’en est mêlée. Moyennant quoi il se contentait d’un confort succinct, se moquait éperdument du décor des lieux où il vivait, ne recherchait ni l’argent ni le pouvoir et ne s’intéressait à rien autre qu’à la recherche et à la pensée scientifiques :  à cent ans il écrivait encore des comptes rendus caustiques pour les revues académiques. Il n’allait ni au concert ni au théâtre, ne pratiquait aucun sport, sauf l’alpinisme et la marche ; dans le genre ours on n’eut pas fait mieux s’il n’avait pas été sauvé par un humour qui l’accompagna jusqu’à son dernier jour et faisait de lui, même pour les jeunes gens irrespectueux que nous étions, une relation fort agréable.

Jacques et Germaine n’avaient en fait que deux points en commun : la reconnaissance et le respect mutuel, et l’amour de leurs enfants : ce qui peut suffire à sceller un couple. A une condition : qu’aucun des deux n’ait envie d’autre chose.

Notes

[i] Ce qui valut au conservateur une intervention de la gendarmerie nationale ! L’histoire fait partie des annales familiales

[ii] la loi Camille Sée du 21 décembre 1880 institue les Lycées de jeunes filles.

[iii] Marie Curie avait été l’élève de Paul Appell, membre fondateur de l’Institut Curie ; elle écrivit une nécrologie de Paul Appell : Fondation Curie, P. U. F. , Paris, 6 p.. Correspondance avec Marie Curie, carte de remerciements signée de Germaine A. D. : archives du Musée Curie, AIR.LC.MC/ Pièce 2910 in http://www.calames.abes.fr/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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germaine appell-duclaux in memoriam 4 supplement

 

Germaine Appell – Duclaux

Article in Le monde illustré, n° 4164 du 30 octobre 1937

 

Six semaines de guerre non déclarée à Shanghai

« Il y a un « incident de Chine »

Dans la seule région de Shanghai on compte déjà plus de 30 000 victimes, mais ce n’est, parait-il, qu’un « incident ». La guerre n’est pas déclarée.

La concession française s’est, une fois de plus ce matin, réveillée au bruit du canon. Déjà le tir contre avions a longuement troublé la nuit , nuit paisible et silencieuse paradoxalement née de la guerre dans cette ville où les nuits sont généralement vivantes et bruyantes comme les jours ; et la journée chaude  s’annonce aussi calme qu’une journée de paix ; les chinois vêtus de blanc causent groupés au long des trottoirs ; les coolies transportent sur l’épaule aux deux extrémités d’un long bambou, des paniers de légumes , de fleurs et de fruits ; les voitures commencent à sortir des garages et les tireurs de rickshaws guettent leurs premiers clients. Le canon a cessé de se faire entendre : ce jour est vraiment un jour comme tous les jours et la vie paraît calme et tranquille. Comment imaginer qu’à quatre ou cinq kilomètres de cette image de paix toute une partie de la ville est en guerre ?

Pourtant depuis maintenant six semaines des spectacles tragiques ou lamentables sont venus presque chaque jour rappeler aux habitants de ces rues paisibles le drame qui se joue à leur porte. La brusque invasion des concessions par les réfugiés des quartiers nord-ouest et nord-est de Shanghai en a été le premier acte.

La crique de Soochow qui sépare en deux la concession internationale, laissant au nord le quartier d’Hongkew auquel font suite vers l’est l’immense quartier du Yangtsepoo et vers l’ouest, le long de la crique, le quartier chinois de Chapei, a vu les ponts qui la traversent couverts dès le début d’aout d’une foule innombrable de gens affolés fuyant ces quartiers menacés par l’ennemi. Le Garden bridge, Broadway, large voie d’accès au pont , et le Bund, ce magnifique quai qui longe le Wangpoo, et borde ainsi l’un des ports les plus actifs du monde, ont été en quelques heures envahis d’une foule telle qu’il était presqu’impossible de remonter le courant et qu’il fallait se tenir par le bras si on ne voulait pas être séparé de ses compagnons : file ininterrompue de voitures de déménagement, de camions chargés au maximum, de rickshaws où s’entassaient des gens , des meubles, des paquets ; de ces brouettes chinoise , si particulières, portant amarrés de part et  d’autre de la cloison qui les sépare en deux d’invraisemblables amoncellements d’objets hétéroclites et, au milieu de tous ces véhicules si divers, les piétons bousculés, jetés à droite et à gauche, chargés de paquets enveloppés de ce batik bleu et blanc si commun ici et si décoratif, ou portant dans les bras les misérables débris de leur modeste intérieur . Tous ces êtres humains, sans logis et sans but, s’entassant sur le quai, amoncelant là les épaves emportées dans leur fuite, campant devant les luxueuses banques, devant le jardin du consulat de France, et se groupant sur les pontons, devant les jonques entassées, elles aussi, le long de la rive, et les grands bateaux de guerre, battant pavillon de tous les pays.

Pendant des jours et des jours le flot ininterrompu a coulé vers les quartiers européens Puis est venue la suite inexorable de cet exode : les réfugiés se répandant à travers les concessions, couchant sur les trottoirs, sous les porches des immeubles, dans les passages et dans le cours, affamés et pitoyables. Grace à l’activité de la municipalité française et du Settlement Municipal council, tous ceux qui pouvaient trouver en province une famille secourable ou des moyens d’existence ont été évacués ; les bateaux, les camions réquisitionnés à cet effet ont été pris d’assaut par les malheureux affolés qui s’y entassaient comme du bétail, si serrés qu’ils ne pouvaient ni bouger ni s’asseoir. Pour les autres des paillotes ont été édifiées sur tous les terrains disponibles qui sont devenus des camps de réfugiés ; chaque jour il y en a moins à la rue et beaucoup d’entre eux ont leur bol de riz. Mais la population de la concession française a passée en moins d’une semaine, de 450 000 à 900 000 âmes ; et il faut maintenant lutter contre la dysenterie, contre les épidémies menaçantes et contre le choléra qui fait chaque jour de nombreuses victimes parmi cette population misérable.

Et comme si toutes ces misères étaient insuffisantes à apaiser la colère des dieux, avant même que tous ces réfugiés aient pu être secourus, la première catastrophe a jeté la ville en pleine vision de guerre.

Une foule de malheureux encore sans abri encombrait l’un des carrefours les plus mouvementés de Shanghai, à l’union de la concession française et du Settlement, et s’amusait à regarder le premier combat aérien ; huit mille autres réfugiés avaient trouvé un logis provisoire dans les salles du « grand monde » , l’un des établissements chinois de plaisir les p)lus importants de la ville , placé à l’un des angles du carrefour, et se pressaient aux fenêtres et aux entrées du théâtre ; les voitures avaient peine à se frayer un passage au milieu de cette foule de piétons mal disciplinés lorsque, accident ou maladresse, sans doute réaction involontaire d’un aviateur blessé, deux bombes d’un avion chinois sont tombées coup sur coup sur cette place encombrée.

Le carnage, la boucherie, le charnier qui s’est offert aux yeux lorsque la fumée a été  dissipée est un spectacle que l’imagination la plus cruelle ne saurait se représenter : des monceaux de cadavres ensanglantés au milieu de rickshaws en pièces, des débris humains , des têtes, des bras , des mains, des jambes chaussées de souliers , des cervelles jaillies de cranes brisés ; les voitures en feu, le conducteur carbonisé, encore penché sur son volant ; et la foule immense des blessés, ventres ouverts, membres arrachés, brulés avec la peau soufflée par la déflagration : une impression de viande fraiche, de sang répandu sans compter : plus de mille morts et des centaines de blessés.

Et presque au même moment deux autres bombes chinoises (destinées, dit-on, au consulat du Japon et au croiseur amiral Idzumo ancré devant le consulat) tombaient entre deux des plus grands hôtels de Shanghai, le Cathay hôtel et le Palace hôtel, à quelques mètres du Bund, ajoutant au tragique bilan cent cinquante morts et environ cent blessés et augmentant encore le sentiment d’horreur et l’impression d’impuissance totale devant un tel désastre.

Et puis on s’est ressaisi.  Les blessés chargés tant bien que mal sur des camions ont été conduits vers les hôpitaux des concessions ; d’autres camions ont emporté les morts et les macabres débris ; et le pénible travail des médecins a commencé. Le grand hôpital français, l’hôpital sainte Marie, a reçu en quelques heures près de cinq cents victimes. Médecins français, médecins chinois ont travaillé jusque bien avant dans la nuit ; six grands groupes opératoires ont fonctionné sans interruption ; les blessés encombraient les vestibules, les salles d’attente, mouraient sur les pelouses, devant les salles combles ; des femmes, de petits enfants mutilés répandaient leur sang sur les carreaux des couloirs et il fallait les panser sur place pour gagner du temps et leur donner une chance de salut. Terrible nuit qui a été suivie de plusieurs jours aussi cruels avant que les victimes aient pu recevoir d’autres soins provisoires.

 

Pendant ce temps les armées chinoises et japonaises se battaient dans les quartiers de Chapei et d’Hongkew, et, au-delà , dans le quartier de Yangtsepoo ; et les habitants de Shanghai ont du  s’habituer à vivre au bruit du canon. Et puis sont venus les incendies : un feu, deux feux, dix, vingt feux allumés par les bombes incendiaires. Le jour, la fumée épaisse et noire faisait une impression sinistre et angoissante ; la nuit le spectacle était une splendeur malgré tout ce qu’il avait de tragique. Du haut de la plateforme du sémaphore sur le Bund ou des étages supérieurs des grands hôtels on voyait un horizon de flammes : Chapei, Hongkew et Yangtsepoo brulaient ; des usines étaient en feu à Pootung , sur l’autre rive du Whangpoo ; en avant les grands croiseurs se détachaient en ombres chinoises sur les flammes. L’incendie couvrait une bande de terrain de plusieurs kilomètres de long ; un bon tiers de la ville était en feu.

 

Et maintenant la bataille continue à Chapei, et au-delà des quartiers de Hongkew et de Yangtsepoo, dans le centre civique du « plus grand Shanghai » : les bâtiments publics, mairie, musées, hôpital, le bâtiment de l’aviation, le stade avec sa magnifique piscine, le grand marché aux poissons, le port, sur lequel les chinois fondaient tant d’espoirs, tout ce qui, là, représentait l’effort des cinq dernières années, est détruit ou va l’être. Plus près les magasins de Broadway ne sont plus que des ruines ; des bars, des boites de nuit de Hongkew il ne reste plus rien ; les pittoresques marchés si éclatants de couleurs, où les fruits et les fleurs avaient une telle richesse, les maisons japonaises de Boone road, les magasins de poissons et d’arbustes ne sont plus que des cendres.

Puis une nouvelle bombe est tombée entre deux grands magasins de Shanghai, Wingon et Sincere, vastes établissements comparables à nos grands magasins d’Europe, avec, aux étages supérieurs, des salles de spectacle, des roof-gardens d’où l’on découvre la ville, des amusements variés, sorte de Luna Park au-dessus d’un magasin de nouveautés. Là encore le nombre des victimes a atteint un chiffre impressionnant : deux cents tués et cinq cents blessés dont la plupart sont morts dans l’heure qui suivit la catastrophe.

Et depuis la ville semble redevenue paisible. Mais il y a encore les grands camions, cachés sous des branchages , portant le drapeau de la Croix rouge ou de la Svastika rouge, ici emblème de charité , qui emmènent les blessés du front vers les hôpitaux ; il y a toujours les misérables réfugiés ; il y a dans Hongkew et Yangtsepoo abandonnés et détruits les cadavres qui n’ont pu être enlevés et, à Chapei, ceux que les Japonais arrosent d’essence et brulent au milieu des rues,  sinistre crémation mais mesure d’hygiène nécessaire si l’on songe aux rats et à tous les animaux abandonnés qui errent dans les quartiers déserts et dont on en peut se demander sans horreur quelle est la nourriture. Il y a les avions qui viennent chaque jour au-dessus des quartiers chinois, poursuivis par les shrapnells dont les éclats font souvent des victimes dans les concessions parmi les badauds obstinés à monter sur les terrasses ou à se grouper dans les rues pour regarder les combats aériens.

 

Il y a eu aussi le bombardement de Nantao, au sud de Shanghai et de la vieille cité chinoise, petite ville fermée, aux rues étroites, aux boutiques pittoresques, aux cent petits métiers survivants du passé : dont la maison de thé au milieu d’un étang et l’extraordinaire marché aux oiseaux étaient si sales et si pleins de caractère. Et de nouveau des réfugiés se sont rués vers les concessions, à tel point qu’il a fallu, mesure cruelle mais nécessaire, fermer les grilles de fer qui séparent la cité chinoise de la concession française et garder militairement les portes.

Il y a aussi un nombre inusité de bateaux de guerre tout le long du Whangpoo, des fusiliers marins descendus à terre, des troupes de renfort appelées par toutes les nations et qui sont venues d’Indochine, de Hong Kong, de Singapour, d’Ethiopie et de San Diego ; il y a le corps des volontaires qui assistent la police, les automitrailleuses qui circulent à travers les concessions, le couvre-feu qui, le soir, fait les rues désertes et silencieuses. Il y a l’absence de courrier, et de ces grands paquebots qui apportaient chaque jour à Shanghai un peu d’air de tous les pays et qui restent maintenant à Woosung, au confluent du Whangpoo et du Yangtse où les bateaux de guerre doivent leur amener les passagers.

Et le long de la crique de Zikawei qui borde au sud la concession française chaque pont est gardé par un poste militaire avec des abris de mitrailleuses et des chevaux de frise tout le long de la rive. Les mêmes abris et les mêmes postes se retrouvent sur une seconde ligne, et quelquefois sur une troisième. On les voit encore partout où une voie joint la concession française au Settlement, ou l’une des concessions à la ville indigène. Précaution que l’on espère inutile mais sage, cependant, au cas où les troupes chinoises, encerclées par l’ennemi, reflueraient vers la ville européenne. On entend le canon, on voit à toute heure passer les avions, chasseurs et bombardiers des deux armées.

La bataille continue à Chapei, et au nord de Shanghai, jusqu’aux rives du Yangtse. Elle continue à Nankin, à Pékin, à Tien Tsin, à Canton. Le pays est en feu du désert de Mongolie à la mer de Chine et tout le long de la mer de Chine.

 

Mais ce n’est pas la guerre, ce n’est qu’un « incident »

Reprise du texte de l’article

 

 

 

 

 

germaine appell-duclaux in memoriam 4

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In memoriam 4 , par Jacqueline Bayard -Pierlot

Germaine A. D. 1885 – 1965

 

 

La Chine des années 30. Situation politique

Shanghai en 1930 (Photo de Louis Philippe Messelier)

Je ne sais pas sur quoi portait la « mission » confiée à Germaine Appell par le gouvernement français ; je ne sais même pas dans quelles archives ministérielles il faut chercher le compte rendu qui en a sûrement été fait – Germaine était honnête vis-à-vis des devoirs qu’elle acceptait -. Il ne figure pas dans les papiers laissés par elle, ce qui prouve au moins qu’à ses yeux il n’avait pas grand intérêt face aux évènements majeurs qui se sont déroulés en Chine. Par contre elle a suivi ces évènements avec une passion indignée et a tenté, dans la mesure de ses moyens de les faire connaître en France : d’où ses interventions à Radio Shanghai et surtout son article dans Le Monde illustré.[i]

On a peu de vision globale en France des quinze années de guerre brutale qui ont ensanglanté l’Extrême – Orient et l’Asie du Sud-Est, entre 1931 (conquête de la   Mandchourie par les japonais) et aout 1945 (bombardement de Hiroshima et Nagasaki) ; la guerre sino-japonaise (1931 – 1940) précède la conquête de l’Asie du Sud – Est par les armées nippones (1940) et aboutit à la réaction américaine, dite guerre du Pacifique (1941 – 1945). Le bilan humain est aussi lourd que celui de la guerre en Europe : deux millions de morts parmi les soldats japonais et le double parmi les combattants chinois, à quoi s’ajoutent les victimes civiles (en tout quelques 30 millions de morts). La brutalité de ce conflit est effrayante, et c’est de cela que témoigne Germaine.

Le traité de Portsmouth, signé entre la Russie et le Japon sous l’égide de Théodore Roosevelt, avait consacré en 1901 l’hégémonie japonaise, le retrait de la Russie tzariste et l’apparition des Etats- Unis dans les conflits de l’extrême Orient. La Chine s’y voyait reconnue la souveraineté – nominale – sur la Mandchourie, perdue lors de la première guerre sino-japonaise, (1894 – 1895). Ce premier conflit fut marqué par des violences inouïes, en particulier lors de la prise de Port Arthur.  Le Japon de l’ère Meiji gardait en Mandchourie des bases militaires et un protectorat. Alors se confirment  la suprématie japonaise qui durera jusqu’à Hiroshima, et la haine entre les deux peuples, qui peine à s’éteindre, encore aujourd‘hui.

Le conflit latent entre Chine et Japon reprend en 1931 par une première provocation japonaise qui sert de prétexte à une conquête totale de la province mandchoue, transformée   en un état fantoche, le   Mandchoukouo, sous la direction (toute théorique) du dernier empereur de la dynastie Qing, Puyi[ii].

A partir de là le conflit demeure larvé, avec des poussées de fièvre. En janvier – février 1932 manifestations à Shanghai, blocus de la ville par les forces japonaises pour défendre leur concession shanghaienne par terre, mer et air ; bombardements, combats de rue…  Les armées de Tchang Kai Check ne font pas le poids, et la S. D. N., poussée par les Etats Unis, l’Angleterre et la France impose un cesser le feu qui aboutit à l’accord du 5 mai 1932. C’est une humiliation pour la République chinoise, qui se voit imposés la démilitarisation de la ville et l’interdiction d’entretenir des armées dans la région périphérique.

Les manifestations anti japonaises continueront sporadiquement. Le 13 aout 1937, prenant prétexte d’un incident à Pékin, les troupes nipponnes tentent d’investir Shanghai, la population résiste, les pires violences sont commises…

C’est dans ce contexte que Germaine arrive à Shanghai et finit par avoir – nous dit-elle, la responsabilité d’un service dans un des principaux hôpitaux de la concession française.

Les activités du Docteur G. Appell – Duclaux

 

La radio française

Une première ébauche de station radiophonique française nait en 1932, à l’intention des soldats

envoyés pour assurer la sécurité de la concession lors de la reprise du conflit sino-japonais ; fermée avec le départ des troupes, elle rouvre sous la responsabilité de l’Alliance Française en aout 1932 et grandit  ensuite.[iii]  A partir de 1935 la station est dirigée par Claude Rivière, qui y propose elle-même des causeries régulières ; Germaine A. D. assurera le remplacement lors des congés de madame Rivière (mention du C.V.). Notons que Claude Rivière et Germaine se connaissaient bien avant leur rencontre à Shanghai : Claude rivière, alias Alice Beulin , alias Alice Saillens avait épousé Emile Saillens, professeur agrégé d’anglais ; Emile Saillens était  lauréat des bourses organisées par le riche banquier Albert Kahn pour permettre à de jeunes étudiants issus des concours universitaires de faire un voyage autour du monde et d’élargir ainsi leur expérience.

Or Jacques Duclaux était un autre lauréat de ce groupe pour son voyage effectué en 1900. Les lauréats se réunissaient régulièrement à Boulogne dans la villa et les jardins d’Albert Kahn (actuellement gérés par la municipalité de Boulogne) ; ils y formaient un cercle plus ou:moins informel, dit »cercle de Boulogne » , dont les travaux s’organisaient en réunions qui incluaient les épouses et comportaient  donc une part de mondanités ; Germaine et Alice s’y sont forcément rencontrées. Comme Germaine de Jacques, Alice avait divorcé d’ E. Saillens et eu dans la suite une existence de grande voyageuse qui la conduisit à Shanghai dans les années 30. Comme le montre Robert Guillain, le Shanghai de cette époque était le point de rencontre de tous les grands journalistes et voyageurs. Alice comme Germaine y eurent une vie passionnante, dont ma grand-mère parlait toujours avec nostalgie.

Le 18 aout 1937 les émissions cessent à la suite du bombardement des concessions par les japonais et reprendront le 5 octobre suivant. Germaine a-t-elle assuré les émissions avant aout 37 ou à partir de fin octobre ? Ce qui compte c’est que ce poste a offert à Germaine une belle ouverture sur l’actualité.

Pourquoi s’être mêlée de journalisme radiophonique ? Il y a évidemment les questions financières ; Germaine avait peu de ressources. On peut soupçonner d’autres raisons. D’abord les femmes françaises diplômées et cultivées n’étaient pas nombreuses à Shanghai, si l’on en croit les études démographiques et sociologiques, et Claude Rivière y était sans doute la seule agrégée des lettres ; la photo du « personnel » (sic) de la radio qui figure dans l’article-source (voir note IV) comprend sept personnes, dont une femme, Claude Rivière. Si les responsables voulaient la remplacer par une autre femme, – était-ce la doctrine de la radio à l’époque ? – cela ne devait pas être pas très facile. Une telle décision prouve au moins deux choses en ce qui concerne Germaine A. D. : elle était honorablement connue dans le petit monde de la concession et elle donne là encore une preuve de l’esprit aventurier que je me risque à lui attribuer. Car enfin elle n’avait aucune expérience dans ce domaine !

Médecin à Shanghai

Médecine hospitalière

 

Germaine a travaillé dans deux des hôpitaux de la ville : l’hôpital français et l’hôpital russe. Pendant toute la durée de son séjour, elle exerce à l’hôpital Sainte Marie, finit par y devenir responsable du service des « internés chinois » en 1938 (sic dans son C. V.) et pratique à l’hôpital orthodoxe russe, dans lequel elle fait des remplacements de radiologie.

Le principal centre médical de la concession, l’hôpital Sainte Marie, a été fondé par les jésuites en 1907 en liaison avec une école de médecine, l’université Aurore ; les deux institutions, évidemment transformées sous la responsabilité chinoise, existent encore aujourd’hui [iv]. La municipalité de la concession a voulu en faire la vitrine de la médecine française et y a investi de grosses sommes d’argent :  bâtiments assurant l’accueil de ~7 000 malades en 1931 avec pavillon pour les indigents, pavillon d‘isolement, laboratoire – embryon de l’institut Pasteur qui ouvre en 1938 -, maternité, etc.

Les malades hospitalisés à Sainte Marie en 1ère et 2ème classe – classe payante – étaient les Européens, les Tonkinois ou Annamites, Chinois ou Indiens ; pendant les années trente, les européens ont représenté un peu plus de la moitié des patients, parmi lesquels  à peu près deux tiers de Français, 20% de Russes, et 5 % d’Anglais et Américains. Dans les 3ème et 4ème classes, dites « semi-payantes », -souvent gratuites -, se retrouvaient surtout des Chinois. C’est apparemment de ces derniers que Germaine prit soin.

Action sanitaire et sociale

La municipalité assurait aussi une action sanitaire et sociale que la guerre rendit extrêmement difficile : combats proches dont il fallait recueillir les blessés, réfugiés en grand nombre qui vivaient dans la rue avec des conditions d’hygiène catastrophiques, blocus japonais qui interdisait d’évacuer correctement les déchets et d’enterrer rapidement les victimes des épidémies, etc. : tous problèmes que les habitations traditionnelles et les coutumes populaires importées par les réfugiés n’aidaient pas à résoudre. D’où les campagnes de vaccination, récurrentes certes, mais rendues encore plus nécessaires par les hostilités.

En aout 1937 l’armée chinoise entre dans la ville, et la guerre s’engage entre les chinois et la force d’occupation japonaise (30 mille h.), bien moins nombreux malgré des renforts (+ 60 mille h.) mais bien plus entrainés. Les combats cessent fin octobre par l’abandon des armées chinoises ; les japonais occupent la moitié de la concession internationale et fouillent les civils (chinois et étrangers) qui veulent passer par le « garden bridge » dans la concession internationale à la limite de la zone d’occupation japonaise. Tout cela crée une crise humanitaire à Shanghai avec un afflux de réfugiés dans la concession française (50 mille à 70 mille, selon la police). La ville est détruite, les usines sont fermées, les ouvriers chinois se retrouvent sans ressources (A. F. Glaise, p. 203, voir note V). Après les trois mois d’aout à novembre 1937 la ville est sous occupation japonaise.

A la fin des hostilités la municipalité française ouvre des camps pour les soldats chinois (~6 000 en novembre 1937), les blessés sont soignés dans les hôpitaux de la concession. Des camps sommaires sont construits pour les réfugiés mais en nombre insuffisant : – les gens occupent les rues, vivent à même le sol suscitant les protestations des habitants. Les associations charitables et religieuses font ce qu’elles peuvent, tout le monde est débordé.

De nouvelles campagnes de vaccination sont donc initiées par la municipalité, surtout anticholériques. Germaine va y participer.

G.A.D. vaccinant dans une  rue de Shanghai (photo J. F. Charles)

L’automne 1937 

Le 14 aout 1937 deux   bombes tombent sur la concession internationale et la concession française, causant ~2000 morts dans la concession internationale et ~590 dans la concession française ; de ces victimes 350 sont envoyées à l’hôpital Ste Marie, où tous les médecins, chinois et français, tous les personnels médicaux de toutes nationalités travaillent dans les salles d’opération jusqu’à 2 heures du  matin :  daté du 16 aout, le rapport du docteur Rabaute, directeur de l’assistance publique, au directeur des services municipaux – cité par A. M. Glaise – précise  les noms des médecins , dont celui du docteur Duclaux [v].

Les services municipaux s’organisent pour la gestion des cadavres et des blessés ; après les trois mois d’aout à novembre 1937 la ville est sous occupation japonaise : « la pauvreté grandissante, causée entre autres par la montée du chômage, l’inflation, le désordre politique et économique, entraine la mort de plusieurs milliers d’adultes et d’enfants par an ; affaiblis, les habitants de la ville n’ont plus les défenses immunitaires nécessaires et succombent aux épidémies qui  se déclarent rapidement durant ces années de trouble. » (Glaise, p. 213)

Telle est la Chine dans laquelle Germaine Appell – Duclaux, médecin mais aussi observateur attentif, vit et travaille ; elle en sort marquée par ces expériences, bien pires que celles qu’elle a vécu en 1917/1918 et dont elle ne sait pas encore qu’elles sont prémonitoires. Elle le soupçonne assez pourtant et en est suffisamment scandalisée pour écrire l’article qui sera publié dans le Monde illustré (voir ci-dessous en annexe). Elle veut alerter l’opinion, alors préoccupée par la guerre européenne à venir et les pourparlers qui se termineront à Munich : malgré la guerre d’Espagne, guerre civile que beaucoup veulent classer à part pour cette raison, les français sont inconscients des formes que prennent les combats dans ces années 30 et de ce qu’ils risquent d’avoir à affronter. Il est urgent de les mettre en garde.

Sonneur d’alerte : l’article du Monde illustré

Titre : six semaines de guerre non déclarée à Shanghai.  Date : 30 octobre 1937 ! Six semaines après la chute des bombes sur les concessions, cet « incident » qui va obliger les riches banquiers et commerçants qui habitent les modernes immeubles du Bund ou les villas de la concession française, à voir la guerre ; ils commenceront par regarder en tenue de soirée, du haut des terrasses, comme complément aux divertissements de la nuit (Robert Guillain, v. note VI infra). Pas plus que leurs homologues européens ils ne comprennent que leur monde vacille.  Germaine va se transformer en sonneur d’alerte ; elle se débrouille pour faire paraitre un article dans Le monde Illustré, alors qu’elle n’appartient pas au monde de la presse et que les journalistes professionnels y réussissent mal (voir R. Guillain).

Deux mots donnent le ton dès les premières lignes : « guerre non déclarée » et « incident ». Ils sont repris dans la dernière phrase : « ce n’est pas la guerre, ce n’est qu’un incident »

Guerre non déclarée : changement d’époque. Les batailles à venir ne viseront pas seulement les troupes régulières comme sous Bismarck ou Napoléon, mais aussi, voire surtout, les civils, sans que qui que ce soit se donne la peine de parler de « dommages collatéraux » ; les conflits ne s’embarrasseront plus d’usages diplomatiques ni de déclarations officielles, ils iront droit au but – détruire les populations – pour une efficacité maximale. Le premier exemple en sera donné quelques deux années plus tard lorsque les soviets envahiront la Finlande et sera suivi par bien d’autres.  Germaine participera aussi à la « guerre d’hiver ».

Le mot « incident », lui, répété deux fois, fait référence à l’attitude des médias occidentaux  contemporains qui, pour rassurer l’opinion publique, tentent de minimiser les guerres extrême-orientales : après tout cela se passe tellement loin et cela semble concerner si peu l’Europe !  80 ans après avons-nous tous abandonné cet européocentrisme ?

Premier thème : la fuite des populations devant la guerre « non déclarée », devant l’avance des armées japonaises, la destruction des campagnes et des banlieues ouvrières. Les réfugiés envahissent les concessions occidentales : « brusque invasion des concessions par les réfugiés… ; file ininterrompue de voitures de déménagement, de camions chargés au maximum, de rickshaws où s’entass[ent] des gens, des meubles, des paquets ; de ces brouettes chinoises… portant … d’invraisemblables amoncellements d’objets hétéroclites, et, au milieu de ces véhicules si divers, les piétons bousculés, jetés à droite et à gauche, chargés de  paquets enveloppés de ce batik bleu et blanc si commun ici et si décoratif, ou portant dans les bras les misérables débris de leur modeste intérieur »… « Tous ces êtres humains, sans logis et sans but, s’entass[a]nt sur les quais, amoncelant là les épaves emportées dans leur fuite, campant devant les luxueuses banques, devant le jardin du consulat de France, … ».  Images ô combien prémonitoires.

Deuxième thème :  les deux bombes, attribuées par G. A. D. à un avion chinois pris dans un combat au-dessus de la ville ; elles tombent sur une place remplie de monde. Résultat : un « carnage », une « boucherie ». « Des monceaux de cadavres ensanglantés au milieu de rickshaws en pièces, des débris humains, des têtes, des bras, des mains, des jambes chaussées de souliers, des cervelles jaillies de cranes brisés ; … et la foule immense des blessés, ventres ouverts, membres arrachés, brulés avec la peau soufflée par la déflagration… Plus de mille morts et des centaines de blessés »  Ce sont ces blessés qu’elle soignera jusqu’avant dans la nuit à l’hôpital Sainte Marie, elle sait de quoi elle parle : les « six grands groupes opératoires fonctionnant sans interruption », les blessés qui « encombrent les vestibules, les salles d’attente, m[eurent] sur les pelouses, devant les salles combles, les femmes et les petits enfants mutilés ré[pandant] leur sang sur les carreaux des couloirs » ; « Et il fallait les panser sur place pour leur donner une chance de salut ». Oui, elle sait ce dont elle parle, et il s’agit de le faire comprendre par les autres, car ils ne tarderont pas à être concernés.

Et la suite : le bruit des canons, les foyers « allumés par les bombes incendiaires », les usines en feu, un « horizon de flammes .. sur la rive du Whangpoo  [où] les grands croiseurs (– les bateaux de guerre internationaux -) se détachent en ombre chinoise sur les flammes » , « les cadavres [que] les japonais arrosent d’essence et brulent au milieu des rues ».. Et, plus tard, les autres bombes, sur Nankin, sur « la vieille cité chinoise » de Shanghai, dont les fuyards ont obligé les autorités à « fermer les grilles de fer qui séparent [la vieille ville] de la concession française et [à] garder militairement les portes ».

Conclusion : « Le pays est en feu du désert de Mongolie à la mer de Chine et tout le long de la mer de Chine »

« Mais ce n’est pas la guerre, ce n’est qu’un incident »

Avis aux populations, s’époumone le crieur public. Mais qui l’écoute ? [vi]

Germaine a compris ce qui attend l’Europe ; elle ne veut pas être bloquée par le « feu » à des semaines de distance, sans nouvelles de sa famille, ce qui arrivera à Robert Guillain.  Elle saisit l’occasion du retour d’un cargo mixte norvégien, le Talabot, qui a besoin d’un médecin,  et sera à Paris au début de l’été 1939.

Notes

[i] Le monde illustré, n° 4164 du 30 octobre 1937 :  Le monde illustré est un magazine hebdomadaire qui a paru de 1857 à 1938 ; c’est un magazine de référence,  consultable sur Gallica et à la B.n.F. Référence :  http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32818319d. Article joint . Voir <https://www.herodote.net/La_guerre_du_Pacifique-synthese-2026-454.php>  :  la photo de l’armée japonaise triomphante est extraite de cet article

[ii] Voir le film « Le dernier empereur » de  Bernardo Bertolucci

[iii] FFZ Art et culture, la radio de la concession française de Shanghai :  http://www.radiotsf.fr/ffz-art-et-culture-la-radio-de-la-concession-francaise-de-shanghai/

[iv] Ruijin Hospital et Shanghai Jiao Tong University school of medicine

[v]  A. F. Glaise, L’évolution sanitaire et médicale de la concession française de Shanghai entre 1850 et 1950, thèse Lyon II , 2005 , Note n° 598, p. 211 et pas

[vi] Le journaliste Robert Guillain, que Germaine avait rencontré à Shanghai et dont elle parlait souvent, donne une description semblable de la ville dans laquelle il arrive en novembre 1937 ; il a 29 ans et c’est son premier poste à l’agence Havas. « La voici ! cette guerre annoncée, elle est ici. … En occident nous avions eu Guernica, catastrophe prémonitoire. Wousoung [avant-port de Shanghai où les japonais avaient débarqué et que 3 semaines de combats avaient complètement brulé] me faisait penser à Guernica et sa tache noire… me donnait peut-être l’image de ce qui attendait non seulement la Chine mais l’Europe » Et dans les deux premiers chapitres de ses mémoires il dit combien il fut surpris de voir à quel point les dépêches que lui – et le reste de l’Agence – envoyaient à Paris étaient peu reprises dans les médias.  Orient extrême. Une vie en Asie, Arlea/le Seuil, Paris,1986, p.29 et passim

 Bibliographie

F. Glaise, L’évolution sanitaire et médicale de la concession française de Shanghai entre 1850 et 1950, thèse de doctorat, Lyon II , 2005 , 449 p.    Le présent article doit énormément à ce livre

Michael Fiaux, La présence étrangère à Shanghai, – 1843 – 1943, Université » de Lausanne, thèse de licence, 1999

Gazette de Shanghai, publication de l’ambassade de France, plusieurs numéros, ,      http://www.ambafrance-cn.org/Gazette-de-Changhai/

Werner Gruhl, Imperial Japan’s world war two 1931 – 1945, Transaction publishers, New Brunswik /London, 2007

Les informations concernant Claude Rivière m’ont été fournies par son arrière/arrière petit neveu, Jacques Blocher, que je remercie de cette aide

germaine appell-duclaux in memoriam 5

germaine Appell-Duclaux in memoriam 5

Germaine A. D. 1885 – 1965

 

In memoriam 5

Nouveau départ : vers le grand nord

Quelques six mois après son retour en France, la guerre franco-allemande est déclarée et la famille en sécurité en Auvergne.  Germaine repart pour une nouvelle aventure. Une guerre a commencé dans le grand nord, non déclarée celle-là non plus, avec l’invasion de la Finlande par les troupes soviétiques. Les finlandais opposent une résistance farouche, qui fait l’admiration des médias ouest-européens, et n’obtient aucune aide efficace de leurs gouvernements, du moins en temps utile. Les peuples y voient la lutte de David contre Goliath, la bataille de la civilisation contre la barbarie bolchevique : les images publiées par les journaux sont d’autant plus efficaces qu’elles correspondent à celles que les intellectuels finlandais s’efforçaient de faire passer dans l’opinion européenne depuis la première guerre mondiale et leur lutte pour l’indépendance.

 

La « guerre d’hiver » : origine et image

Dans la guerre qui éclate entre Allemands, Anglais et Français, les mines nordiques de Suède et de Norvège (pays neutres) ainsi que leurs accès maritimes sont un enjeu essentiel. Par ailleurs le pacte germano – soviétique signé le 23 aout 1939 met la Finlande dans l’orbite soviétique (clause secrète) ; mais, malgré le pacte, les Russes prévoient l’invasion de l’Union soviétique par Hitler et veulent donc prendre des précautions, parmi lesquelles figurent :  mettre Leningrad hors de portée des canons allemands ; conserver et sécuriser l’accès à la mer libre autour de Mourmansk. Cela vise directement la Finlande, malgré le pacte de non-agression entre Russes et Finnois, signé en 1932.

Les soviétiques ouvrent des négociations et demandent à la Finlande des modifications de frontières : en Carélie, pour protéger Leningrad ; sur les côtes de la mer de Barents pour empêcher les allemands d’accéder aux eaux libres et aux minerais du nord. Devant le rejet finnois, ils résilient le pacte de non-agression le 28 novembre 1939 et, le 30 novembre 1939, envahissent la Finlande : c’est le début de ce qui fut appelé « la guerre d’hiver ».

Le 30 novembre 1939, les troupes russes (450 000 h., 23 divisions) franchissent la frontière ; elles atteignent vite la ligne Mannerheim (ligne de défense construite par le maréchal Mannerheim) et bombardent Helsinki. La Finlande dispose de ~180 000 h. et de très peu de matériel. Jusqu’en février 1940 les finlandais résistent héroïquement en utilisant leur connaissance du terrain, les conditions climatiques et les insuffisances des armées soviétiques mal préparées à ce type de combat ; ils se résignent à un armistice le 5 mars 1940.

 

Les Finlandais ont cherché de l’aide auprès de la France, de l’Angleterre, et de leurs alliés traditionnels (Suédois et Norvégiens) : sans grand succès. Ils durent se contenter d’un apport de matériels et de la venue de volontaires. Les alliés tardèrent à ouvrir un deuxième front, les états neutres hésitèrent à laisser passer une intervention militaire qui fut finalement prévue pour le 20 mars, donc trop tardive. La France fournit du matériel (avions, canons, mitrailleuses, fusils…) qui arriva en partie après la fin du conflit finlandais. Les moyens inutilisés pour aider la Finlande furent repris et augmentés après l’armistice de mars pour l’expédition de Norvège d’avril – juin 40[i]

Paul Burlet, traces d’histoire, revue 01/01/2003, www.tracesdhistoire.fr

 

 

Cette recherche d’aide est ancienne Dès le tournant du siècle et leur lutte pour l’indépendance, les élites finlandaises ont cherché l’appui des grands pays européens, Allemagne, Angleterre, France, contre la politique de russification mené par le tsar Nicolas II. Elles diffusaient l’image d’une nation opprimée mais solide, soucieuse de légalité, respectueuse du tsar mais désireuse de voir ses droits respectées, organisant une résistance méritoire et largement non-violente… Paris est un des lieux où s’organisent ces réseaux de la cause finlandaise, en contact avec certains milieux français intellectuels susceptibles de réagir. Le peintre Albert Edelfelt, par exemple, fait ses études en France, partage un atelier avec des artistes français et est relations avec les élites intellectuelles, en particulier Pasteur, dont il a peint le célèbre portrait qui figure au Musée d’Orsay : ce qui nous rapproche des Duclaux et de Germaine.[ii]

 

Le Comité France – Finlande et l’expédition médicale française (janvier – septembre 1940)

 

Germaine Appell – Duclaux a pris du service, comme engagée volontaire, dans une unité médicale française en Finlande pendant la guerre d’hiver ; elle en a rapporté maints récits faits à ses enfants et petits-enfants, et des souvenirs matériels qui sont encore à Olmet (Vic sur cère, cantal) dont un sabre d’officier finnois qui fait toujours l’admiration de la jeunesse. Cette participation concerne la guerre d’hiver – décembre 1939 – mars 1940 et non l’expédition en Norvège d’avril – juin 1940, beaucoup mieux documentée par les études françaises.

A l’origine de cette expédition le comité français d’aide à la Finlande, créé le 10 janvier 1940 ; ce comité  fédère des mouvements locaux (depuis décembre 1939 : Bordeaux, Rennes, Angoulême, …) ; ses « soutiens » sont très « huppés » : l’ambassadeur de Finlande, M. Helmas, Mme de Coppet, femme de l’ancien ambassadeur de France en Finlande, Sophie Mannerheim, fille du maréchal, la duchesse de la Rochefoucauld, la princesse de Bourbon-Parme, le cardinal Verdier, le maréchal Franchet d’Esperey , Gabriel Leroy-Ladurie,  etc. Il est lié aux institutions charitables semi-officielles – Croix rouge, Association des Dames de France…  [iii] – Il sera liquidé après l’armistice franco – allemand.

Son activité est celle qui est habituelle à ces sortes d’associations : collecte de fonds, galas, expos, conférences, … Il reprend à son compte une action mise en place par le comité de la côte d’azur et l’Association locale des Dames de France : une ambulance pour la Finlande. Le projet prévoit 10 infirmières,100 lits, 12 voitures avec conductrices, 2 médecins militaires. C’est à ce groupe que se joint Germaine Appell – Duclaux[iv].

Tout le monde est réuni à Stockholm le 29 février et commence à travailler à l’hôpital militaire. Ici intervient un épisode un peu ridicule autour d’un personnage discutable, aventurier mâtiné d’espion, avec détournement d’argent public, frasques diverses, accusations mutuelles… Après enquête menée par un envoyé du comité, l’ambassade débarrasse la mission de l’aventurier et tout le monde se retrouve à Helsinki le 2 mars pour y exercer ; l’armistice intervient le 13 mars

 

Le travail le plus précis et le mieux documenté sur cette expédition médicale qui, soixante-dix ans et bien des campagnes militaires après, parait quelque peu rocambolesque  est celui d’un universitaire franco-finlandais, Louis Clerc, de l’université de Turku (Finlande)[v] Voici ce qu’il en dit : « Les Françaises travaillent à l’hôpital militaire d’Helsinki, et les rares témoignages disponibles montrent des femmes parties pleines de dévouement et de bonne volonté dans l’idée de représenter la France dans un pays en guerre. Pour la plupart issues de « bonnes familles », élevées dans la mentalité des œuvres et de l’action charitable religieuse, elles prennent leur travail très au sérieux. : leur correspondance est pleine d’exaltation romantique, d’honneur de la France, d’amitié partagée avec des Finlandais de carte postale, de poésie des paysages de neige. Si les médecins portent un regard plus critique sur la situation, ils sont eux aussi volontaires et témoignent du désir de se rendre utiles sur ce qu’ils voient comme un des fronts de la guerre mondiale ». Après la fin des combats, le matériel est laissé sur place et on rapatrie les personnels en avril – mai par la Norvège, « souvent dans des conditions rocambolesques ».

Germaine Appell – Duclaux, elle, rejoint dans le grand nord les français de l’expédition de Narvik et rentre en France via l’Angleterre.  En juin 1940 elle sera à Saint Affrique (Aveyron), chez sa sœur, Marguerite Borel, et toutes deux s’occuperont d’accueillir les réfugiés de la « débâcle » française.

Notes

[i] Le plan approuvé le 5 février par le Haut Commandement Allié prévoyait l’envoi de 100 000 Anglais et de 35 000 Français qui devaient débarquer dans le port norvégien de Narvik, et aller soutenir la Finlande via la Suède tout en sécurisant des corridors d’approvisionnement tout au long de leur parcours. La campagne de Norvège dure du 9 avril au 13 juin 1940. Elle vise à contrer les armées allemandes qui ont envahi le Danemark et la Norvège le 9 avril 1940, et est placée sous commandement britannique. Les combats ont lieu autour de Namsos (détruite par les bombes allemandes) et Narvik (prise le 28 mai). En juin 1940 débute l‘évacuation des troupes allées vers l’Angleterre ; les dernières troupes françaises engagées rentrent à Brest le 15 juin 1940.

[ii] Voir Réseaux et image dans les contacts avec l’étranger : une propagande finlandaise ? 1899-1980. Par Louis Clerc , FARE, Université de Turku, Finlande. http://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2010-1-page-25.htm

[iii] Amélie Appell, la mère de Germaine,  n’a-t-elle pas été membre des instances dirigeantes  de l’association en question ?

[iv] Germaine est restée longtemps fidèle aux amitiés nouées à cette époque. Quelques vingt ans après elle a pris l’avion pour les Etats Unis afin, me disait-t-elle, de renouer avec l’infirmière recrutée par l’Association des Dames de France pour accompagner la mission médicale en Finlande : Madame Drouin de Rosières. Malheureusement elle ne put la retrouver.  (Voir Louis Clerc, Le comité français d’aide à la Finlande in Bulletin des anciens élèves de l’INALCO, Octobre 2001, Paris, pp. 15 – 30. Note JBP)

[v] Louis  Clerc, la guerre russo – finnoise, Paris, Economica, 2015 : bibliographie.  De 2003 à 2015, Louis Clerc a écrit beaucoup d’articles sur le sujet, qui apportent bien des informations précieuses ; l’essentiel du présent article lui est dû.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

germaine appell-duclaux in memoriam 3

 

In memoriam III

Germaine A. D. 1885 – 1965

La médecine

 

Hôpital de Vic sur Cère, blessés et personnel médical,

dont G. A. D.

 

L’expérience médicale de Germaine commence à l’hôpital de Vic sur Cère pendant la grande guerre[i]. Elle se poursuit, sans problème semble-t-il , par les études à la faculté de Paris, une spécialisation en radiologie (Marie Curie n’était pas loin de la famille ) des expériences hospitalières et aboutit à l’ouverture d’un cabinet spécialisé dans le VII è arrondissement de Paris, cabinet qu’elle mit rapidement en gérance pour partir en extrême orient.

Vers la fin de sa vie elle parlait peu de médecine, en tout cas pas à moi, qui n’avais rien à faire avec ce métier.  Elle n’avait pas repris le cabinet de radiologie à son retour de Chine et ne le fit pas non plus après la guerre : en 1945 elle avait 60 ans, c’est un peu tard pour reprendre une clientèle après huit ans d’absence. Elle assura des remplacements hospitaliers et utilisa ses qualités d’organisatrice dans l’administration des camps de réfugiés en France et en Allemagne ; puis quand ce ne fut plus possible la DASS (Direction des Affaires Sanitaires et Sociales) la recruta dans la protection maternelle et infantile. Ces dernières prestations étaient assumées pour des raisons purement financières, la pension fidèlement versée par son ex-mari étant insuffisante.

 

Pourtant elle avait aimé la radiologie : assez pour écrire des articles et traduire des livres [ii]; assez pour ouvrir un cabinet, assez pour continuer un travail hospitalier. L’individu rationnel qui lira ces lignes se demandera pourquoi elle a tout abandonné en 1937, pourquoi après la fin de la courte mission officielle qu’elle avait acceptée pour se changer les idées après la rupture avec son ami, elle usa de toutes les possibilités, y compris extra médicales, pour rester en Chine. Sa sœur Marguerite eut sans doute rappelé, avec l’indulgence qui la caractérisait, que Germaine avait l’esprit d’aventure et le gout du risque : vivre à Shanghai pendant la guerre sino-japonaise était de ce point de vue plus satisfaisant que gérer un cabinet médical rue de l’Université. Elle n’est rentrée en 1939 que pour retrouver sa famille avant la deuxième guerre qui s’annonçait : ça c’est la mère de famille. Ce qui ne l’empêcha pas de repartir quelques mois après pour une autre aventure, dans le grand nord européen celle-là ; ça c’est l’aventurière.

 

Je suis incapable de dire si elle était un bon médecin, je ne l’ai connue comme telle qu’à l’époque de la DASS. Elle avait alors un bon sens très terre à terre qui a dû être rassurant pour les jeunes mères de la P. M. I. ; moi, en tous cas,  il m’a rassurée lors de l’arrivée de ma première fille. Je me souviens de mon ravissement lorsque, face au bébé de quelques mois qui se trainait par terre en broutant laborieusement la laine des tapis, elle affirma à la jeune mère affolée que j’étais alors : « Laisse donc cette enfant tranquille ; il faut bien qu’elle s’habitue aux microbes ». Je revois cette scène chaque fois que je contemple les publicités hygiéniques sur l’écran de la télévision nationale et chaque fois je regrette cette époque antédiluvienne où l’on savait partager le monde avec les bactéries.

 

D’une certaine façon Germaine pouvait « s’amuser » dans sa vie autant que son mari. Ces deux-là auraient dû s’entendre assez pour rester ensemble, si l’on suit les     critères      d’aujourd’hui ! Il     n’en   fut rien.    Peut-on soupçonner que les « amusements »   de Jacques   était socialement   recommandables, hautement compatibles avec ce que

 

Olmet : Germaine A. D. écrivant sur le bureau à cylindre (photo de famille)

 

le monde bourgeois attendait d’un savant, homme et père de famille ? Ceux de Germaine, femme et mère de famille, paraissaient incongrus, sinon inadmissibles ; certains, aujourd’hui, porteraient le même jugement, le monde a moins changé qu’on ne le croit – et le dit.

 

S’il y avait une chose dont Germaine ne se souciait pas, c’est de l’opinion publique. La médecine avait été le moyen de la liberté, un métier intéressant mais pas une vocation. Il offrait des portes qu’elle franchit avec délice ; mais c’étaient les portes d’un monde connu et celles qu’elle découvrit dans le Shanghai de la fin des années 30 ouvraient sur un monde totalement différent, où l’extrême orient de Marco Polo et des jésuites était magnifié par le mélange des horreurs de la guerre moderne et de la brutalité asiatique. Comment ne pas succomber à la tentation ? Jacques disait souvent : « Hâte toi de succomber à la tentation de peur qu’elle ne s’éloigne », encore un point commun entre les deux ; mais ses tentations ne choquaient pas la morale de l’époque, tandis que celles de Germaine…

 

Alors, dans une Asie rêvée – et vécue dans toute sa plénitude matérielle – commence une toute autre période, qui fera d’elle la femme complète qu’elle a toujours voulu être.

Notes

[i] [i] Sur l’hôpital militaire de Vic sur Cère (15800) voir le site des archives départementales du Cantal : deux boites de diapositives reproduisant des plaques de verre originales d’auteur inconnu. http://archives.cantal.fr/ . Voir aussi http://hopitaumilitairesguerre1418.overblog.com/

[ii] Lajos Török, Soins de la peau et traitement des dermatoses inesthétiques, trad. Frçse Dr Marianne Gajdos-Török et Germaine Appell-Duclaux ; article dans Annales de l’Institut d’Actinologie, 1934 (non retrouvé)

germaine appell-duclaux in memoriam 6

Germaine Appell – Duclaux 1885 – 1965

 

     Début de la liste des internés du camp d’Emmerich am Rhein

 

In memoriam VI

Les camps de réfugiés ( Displaced Persons)

De 1942 à 1943 (dates imprécises) G. A. D. retourne à la radiologie comme assistant à l’hôpital Saint Vincent de Paul.  Cela ne lui suffit-il pas, ou cela ne l’amuse-t-il pas suffisamment ? Notons qu’elle va être touchée par la limite d’âge : elle aura 60 ans en 1945 et monter en grade n’est plus guère probable ; ses jeunes collègues ont 30 ans de moins qu’elle et la collaboration avec eux ne doit pas être facile. Toujours est-il que, dès que la France est libérée, elle saute sur la première occasion pour retourner du côté militaire, où elle peut avoir un grade de capitaine, d’où un statut nettement plus gratifiant, et l’espoir d’une vie un peu plus mouvementée.

Les possibilités ne manquent pas à l’époque.   A la mi-septembre 1944 le pays est libéré, mises à part quelques poches de résistance en Alsace et le long du Rhin. Ce n’est qu’en janvier – mars 1945 que les troupes de Delattre de Tassigny reprennent Colmar et Strasbourg, puis passent le Rhin en mars. Avec la libération des camps et la fin de la guerre, se produisent des déplacements de population sans précédent : 16 à 18 millions de personnes civiles sont des réfugiés, pour l’essentiel d’Europe centrale et des Balkans. Elles sont regroupées dans des centres de rassemblement, principalement en Allemagne, mais aussi en Autriche et en Italie. Personnes « désireuses de rentrer chez elles mais incapables de se loger sans assistance », personnes « qui ne peuvent pas retourner dans les territoires ennemis ou préalablement ennemis », apatrides « privées, de droit ou de fait, de la protection d’un gouvernement », toutes doivent être prises en charge par l’UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration)[i]

La France du Nord, puis la vallée du Rhin, pour ne parler que d’elles, sont encore pleines de gens chassés par les bombardements et la destruction de leur environnement ;   ils errent sur les routes pour tenter de rentrer chez eux et gênent les opérations militaires. Le problème se pose aux autorités alliées de savoir qu’en faire, et d’abord de les éliminer des voies de déploiement des armées.

 

La première affectation de Germaine vient du Corps de rapatriement, organisme dépendant du gouvernement provisoire, antérieurement Comité Français de Libération Nationale (C. F L N).  Henri Frenay, ministre des prisonniers, déportés et réfugiés, à la tête d’un ministère sans administration et sans moyens, crée un « Corps » de ~13 500 officiers ou assimilés dont 2 000 médecins, corps qui disparaitra avec le ministère et le gouvernement provisoire en novembre 1945.  Le tout dans un désordre extrême.

Henri Frenay[ii] en donne lui-même une description folklorique : « un ministère… [où tout   dépendait des autres : la Santé du ministère de la santé, les Transports du ministère des transports, etc… »  Et cela à un moment où « ces ministères eux-mêmes manquaient de moyens pour remplir la tâche qui leur était confiée et la bataille continuait sur le sol de France »

Un corps « d’officiers ou assimilés (sic) pour la plupart d’entre eux à des grades très supérieurs à ceux qu’ils avaient dans les registres militaires… ; il y avait deux généraux à deux étoiles [qui] n’étaient même pas capitaines. C’était là des grades provisoires » !!! : sic.  Il fallait bien offrir une carotte à ceux qui acceptaient d’ entrer dans un ministère où « on ne faisait pas carrière [et où] on ne se bousculait donc pas au portillon » (H. Frenay, resic)

Que tout cela ne puisse fonctionner qu’à coup d’improvisations et d’initiatives individuelles, est l’évidence même.

 

Saint Avold

C’est dans ces circonstances que Germaine Appell-Duclaux se retrouve « médecin – capitaine engagé » et « médecin – chef » du camp de Saint Avold  (Moselle) : c’est ce que dit son C. V. pour l’année 1944 , sans autre précision de dates. Le même C. V. dit aussi qu’elle fut « versée sur sa demande » dans la partie du Corps de rapatriement qui travaillait en Allemagne et qu’en 1945, sans précisions là non plus, elle dirigeait le camp d’Emmerich am Rhein (Westphalie).

Penchons-nous sur le cas du « camp » de Saint Avold. Première donne : après une recherche rapide, nulle mention d’un tel camp n’apparait ni sur les sites descriptifs de la ville ou de la Moselle, ni non plus dans les recueils qui donnent les listes de tels camps.  Deuxième donne : les chiffres que fournissent les diverses sources que j’ai consultées sont parfaitement contradictoires, en tout cas inférieurs à ceux que mentionne Henri Frenay, qui devait tout de même avoir une vue globale de la situation :   il dit avoir créé une « ligne de centres de rapatriement de Dunkerque à Marseille » , au nombre de 20,  sur les frontières, avec pour mission de « dépister les indésirables », d’identifier les entrants et de leur faire subir un « examen de santé », toutes précautions nécessaires. Puis il aurait créé dans les départements 432 centres pour l’accueil local, « pour lesquels nous avons fait appel aux Associations, telles que la Fédération des prisonniers de guerre, la Croix rouge française, le Secours catholique et beaucoup d’autres ».[iii]   Le camp de Saint Avold peut avoir été un de ces 432.

Saint Avold (Moselle) est une ville de garnison et une ville minière, disputée entre la France et l’Allemagne depuis 1870, de nouveau annexée par l’Allemagne en juillet 1940, libérée après de durs combats et bombardements en novembre 1944 ; des ouvriers venus pour les mines de charbon y résident, dont de nombreux polonais arrivés dans les années 30.  Après la libération qui fit de grosses destructions (voir les photos sur le site de la ville)  les sans-abris et sans ressources (en particulier les étrangers sans implantation locale) ont dû être pris en charge par les pouvoirs publics. Ce n’est certes pas à l’époque une situation rare. La guerre est en cours, les combats continuent en Alsace autour de Strasbourg et Colmar, les troupes du Général Delattre ne franchiront le Rhin qu’en mars 1945[iv].

Les sites de présentation de la ville ne parlent pas d’un camp, fut-il provisoire, le problème a peut-être été rapidement réglé. En tout cas la prise en charge de structures d’accueil par Germaine A. D. n’a pas pu durer plus de quelques mois :  elle n’a pu débuter qu’en novembre – décembre 1944 (libération de la ville) et dès 1945, selon ses propres dires, elle demandait à passer dans une mission du corps de rapatriement en Allemagne, puis à l’UNRRA. Mais « l’aventurière » a dû être heureuse, elle avait retrouvé le climat de risques et de responsabilité individuelle, celui qu’elle avait découvert puis choisi en 1938.

 

Emmerich am Rhein

La deuxième affectation l’envoie en Allemagne occidentale ; elle est en « 1945 – 1946 : médecin du camp d’Emmerich am Rhein (Westphalie) : deux mille personnes de nationalité polonaise ; organisation d’un hôpital, d’une maternité et d’un service de consultations » : c’est ce que dit le C.V.

Il s’agit d’un camp de personnes déplacées (D. P. disent les textes américains) installé en principe dans la  zone française d’occupation – Pour les Anglo-Américains il est en zone anglaise, dépend de l’UNRRA et est situé dans un faubourg d’Emmerich, Dornick, rattaché à la ville après la guerre.  Il accueille des polonais ; d’après les textes que j’ai compilés, il s’agit d’un camp de travailleurs forcés importés comme main d’œuvre dans la Ruhr. A un moment donné ces travailleurs ont fait venir leurs familles, car comment expliquer autrement la maternité citée par Germaine. Emmerich comme Dornick sont tous deux sur la rive droite du Rhin ; or la zone française est en principe limitée par le fleuve[v]

 

La question des polonais « déplacés » est une de celles qui ont reçu de l’attention de la part des chercheurs. Un article de 2009 fait un point sur le sujet[vi].  La situation n’est pas simple : même si elle reconnait officiellement le nouveau gouvernement créé à Varsovie sous occupation soviétique le 30 juin 1945, la France continue à « protéger » le gouvernement de Londres pendant une bonne année encore et accueille ses membres à Paris, jusqu’au 30 juin 1946 (élections générales en Pologne) ; « deux systèmes parallèles ont… perduré, ayant chacun leurs représentants, leurs administrations, leurs locaux… »[vii] La situation est-elle semblable dans les zones françaises d’occupation ? Et Emmerich est-il vraiment en zone française ?

De toutes façons le SHAEF (Supreme Headquarter Allied Expeditionary Forces) disparait en juillet 1945, le gouvernement des zones occupées passe aux autorités militaire d’occupation ;  pour la France il passe  de la 1ère armée [Général Delattre de T.,  5ème  bureau] au GMZF ( Gouvernement Militaire de la Zone Française)[viii]. Le dispositif et l’articulation de la liaison polonaise qui était valable pour le 5ème bureau ne l’est plus pour le GMZF. » dit un document officiel. [ix] Mais la France ne peut se résoudre à se débarrasser de ses anciens alliés, il semble bien que les polonais de Londres et ceux de Varsovie continuent de se mêler des questions de rapatriement : le « désordre » ambiant n’a rien à envier à celui décrit par Henri Frenay.

Le fonds de la question est clair : beaucoup de polonais avaient fui devant l’avance des armées russes et n’ont pas envie de se retrouver de l’autre côté du futur rideau de fer. Le gouvernement de Varsovie veut les faire rentrer, celui de Londres – et après sa disparition, ceux de ses membres qui sont resté à l’ouest – veut les aider à  demeurer à l’ouest ; les organismes officiels, dont l’UNRRA, ne peuvent clairement pas prendre parti et s’accusent mutuellement de favoriser tel ou tel côté. L’attitude des anglais n’est pas très différente, avec, en moins, le souci de recruter des ouvriers pour les mines du Nord.   Il s’agit donc pour les responsables des camps de manifester des qualités diplomatiques tout autant que des qualités médicales. Je ne pense pas que cela ait déplu à Germaine.

Pendant environ un an elle va gérer les 2 000 D. P. polonais, ce qui n’est surement pas simple.

 

Emmerich am Rhein est une ville située en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans l’arrondissement de Clèves. C’est la dernière commune allemande située sur la rive droite du Rhin avant la frontière avec les Pays-Bas. Elle a 29 000 h. en 2010. Le nom de la ville est cité, sans autre information, parmi les camps de « slave – labor » dans une liste postée sur le net. Contenait-il seulement des travailleurs déportés de Pologne, ou d’autres, des individus ayant fui l’avance des armées soviétiques, par exemple ? Du point de vue médical la différence n’était pas primordiale, et les objectifs les mêmes : permettre à ces réfugiés, soit de rentrer chez eux s’ils le souhaitaient, soit de trouver du travail ailleurs, en particulier dans les mines françaises du nord ? [x]

À la fin de juillet 1946, les autorités françaises font officiellement savoir aux autorités polonaises qu’elles estiment les rapatriements terminés et leur intention de lancer le recrutement : « À la suite des mesures prises d’un commun accord pour le rapatriement des personnes déplacées de nationalité polonaise se trouvant dans la Zone d’Occupation française en Allemagne, il est apparu que la grande partie de ces personnes déplacées, volontaires pour le rapatriement, auront, effectivement, été ramenées dans leur pays à la date du 1er août 1946 ». « Dans ces conditions (…), le ministère des Affaires étrangères a l’honneur de faire savoir à l’Ambassade de Pologne, que le gouvernement français se propose, à partir de cette date, de procéder à la sélection parmi les personnes déplacées de nationalité polonaise qui, à la suite de la visite des officiers de la mission polonaise de rapatriement, se seraient refusées à regagner leur pays d’origine, de celles d’entre elles qui seraient qualifiées pour venir travailler en France ».

 

Que le camp soit dans la zone française ou à sa limite, pour Germaine Appell-Duclaux le travail est quasiment terminé ; elle a d’ailleurs dépassé les soixante ans et peut difficilement postuler pour un autre poste à l’UNRRA. Elle rentre en France, c’est la fin des expéditions lointaines.

 

[i] Françoise Milewski,  Un livre du souvenir…, Editions de la découverte , 2009

[ii] Henri Frenay, Le rapatriement des prisonniers et déportés, in Histoire des sciences médicales, société française d’histoire de la médecine , tome XIX, n° 4, 1985, pp. 305 – 309 ; Communication à l’université Paris – Descartes :  http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1985x019x004/HSMx1985x019x004.pdf

[iii] Il faudrait, pour les identifier, faire des recherches dans les archives, tant nationales que locales , ce qui n’a été fait que pour des cas particuliers, dont les juifs et les polonais : c’est un travail énorme.

[iv] Campagne d’Alsace. Janvier 1945 : prise de Colmar et Strasbourg ; février 1945 : prise de Haguenau ; mars 1945 : franchissement du Rhin.

[v] I T S (International tracing service) : <http://dpcampinventory.its-arolsen.org/… >

Les listes de camps consultées ne contiennent aucun camp ni à Emmerich ni à Dornick pour la Zone française d’occupation [le long du Rhin rive gauche, de la Suisse à la Hollande] . Le site www.dpcamps.org/hist… comporte deux listes , dont aucun ne signale ces noms Une autre source concerne les camps de travail forcé dans l’Allemagne nazie ; la liste alphabétique qu’elle contient cite Dormick (avec une faute d’orthographe) , à côté d’Emmerich am Rhein , arrondt de Clèves. Elle cite également Emmerich am Rhein , et son faubourg de Dornick (sans faute d’orthographe) http://www.dpcamps.org/slaveCampsD-G.html La confusion vient sans doute d’une approximation : Emmerich – et Dornick – sont sur la rive droite du Rhin ; or la zone française est censée s’arrêter sur la rive gauche. Image d’une liste du camp dans :  < http://dpcampinventory.its-arolsen.org/uebersicht-zonen/britische-zone/dokumente/> :  image reprise ici

[vi] Julia Maspero, La question des personnes déplacées polonaises dans les zones françaises d’occupation en Allemagne et en Autriche : un aspect méconnu des relations franco-polonaises (1945 – 1949), in Relations internationales, 2009/2, n°138, p.160 sq.

[vii] J. Maspero, p. 10

[viii] Le SHAEF a été créé en décembre 1943 pour organiser le débarquement sur le front ouest. Il comprenait un plan d’aide et de contrôle des « Personnes Déplacées » et avait rédigé en mai 1945 un Guide to the care of displaced Persons in Germany qui stipulait que les officiers de rapatriement devaient assister les personnels des centres.

[ix] J. Maspero, notes 16 et 17 : citations des archives du MAE et des forces d’occupation américaines.

[x]< http://www.dpcamps.org/slaveCampsD-G.html>

 

Bibliographie

Julia Maspero , La question des personnes déplacées polonaises dans les zones françaises d’occupation en Allemagne et en Autriche : un aspect méconnu des relations franco-polonaises (1945-1949), in Relations internationales, 2009/2 (n° 138)

Françoise Milewski,  Un livre du souvenir…, Editions de la découverte , 2009

Hélène PEHREIN-ENGELS, la présence militaire française en Allemagne, de 1945 à 1993 Thèse de Géographie-Aménagement, université de Metz, 1994.

Janine Ponty, « Les rapatriements d’ouvriers polonais (1945-1948) », in Bruno Drweski (dir.) L’impact de la Seconde Guerre mondiale sur les relations franco-polonaises, Paris, INALCO, 2000, p. 128.

 

 

 

 

 

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germaine appell-duclaux in memoriam 7

 

Germaine Appell – Duclaux 1885 – 1965

In memoriam VII

Tenir jusqu’à la fin

En 1945 Germaine Appell – Duclaux a 62 ans ; les expéditions lointaines à titre professionnel sont terminées. Reste à survivre en France et à s’offrir de temps à autre quelques petits voyages, généralement en Algérie pour raisons familiales, et un aller-retour à New York dont il a déjà été question au chapitre finlandais. Les problèmes sont nombreux, et d’ordre financier. Quand elle ne pourra plus assurer l’assistanat dans un service hospitalier de radiologie (Hôpital Broussais : 1947 –  1950), ni le suivi de la PMI dans les académies de province, (jusque dans les années soixante) elle n’aura pas de ressource autre que la pension versée par Jacques Duclaux qui vivra 13 ans de plus qu’elle. Elle n’a pas non plus de logement, et on se souvient des difficultés de l’après-guerre, où la reconstruction est trop lente – et trop chère – et les besoins énormes.

La première solution au problème du logement fut trouvée par son frère, Pierre Appell, l’ancien ministre, qui gérait – ou participait à la gestion d’-  une propriété de famille située à Saint Germain en Laye, non loin du château. La propriété comprenait une maison de maîtres et des communs, le tout dans un grand parc, avec une entrée privée sur la terrasse de Le Nôtre. Les communs étaient habitables et inoccupés, donc risquaient la réquisition. Germaine fut autorisée à habiter lesdits communs, bâtiment d’un étage, doté de pièces immenses – et difficiles à chauffer : c’était un retour aux sources.

J’ai eu le privilège d’y vivre pendant les congés universitaires. Elle avait organisé l’ensemble avec des meubles anciens qui lui venaient de sa famille ; elle y avait installé tous les objets rapportés de ses voyages ; elle avait rempli une bibliothèque des livres d’art dont elle faisait une consommation que d’aucuns eussent pu trouver déraisonnable, mais c’était la joie de sa vie. Tous ces trésors étaient à la disposition de sa petite fille, signataire de ces lignes, et des amis de ladite ? Ils en profitaient, y compris en son absence. J’ai de merveilleux souvenirs de lectures infinies, de soirées passées pelotonnés devant la cheminée où brulait le bois ramassé dans le parc, et d’expéditions pédestres dans la forêt lorsque un ami, artiste – peintre de son état, joyeux drille et anarchiste comme il se doit, s’amusait à « faire la pierre » sur  les routes forestières,  ce qui consistait à se couvrir  d’une couverture grise,  à s’accroupir au milieu de la chaussée et à attendre l’arrivée du prochain bourgeois envoituré qui serait bien forcé de s’arrêter. Germaine, bien entendu, n’était pas au courant de ces sottises ; l’eut-elle été qu’elle les aurait comprises, sinon admises ; n’en avait-elle pas fait d’équivalentes ? Elle aimait les jeunes et les comprenait, et les jeunes le lui rendaient.

 

Ainsi courut le temps dans ces difficiles années de l’après-guerre ; je pense qu’alors elle n’était pas malheureuse, elle vivait dans un cadre qui lui convenait et c’était l’essentiel. Mais la propriété était à vendre, et finit par l’être : Germaine se retrouva sans abri. A l’époque sa fille cadette, Françoise Duclaux, ma mère, fut nommée à l’observatoire d’Alger et traversa la méditerranée. Ses deux enfants étaient adultes, même s’ils devaient encore être financièrement soutenus ; son fils, Olivier, reçu à l’école supérieure d’électricité de Toulouse, s’installait dans le midi ; je finissais mes études à la Sorbonne et il fallait donc me loger à Paris. Mon père était parti en Argentine, et l’appartement qu’occupait le couple avenue de Tourville, dans le septième arrondissement, était trop grand et trop cher pour moi – et pour ma grand-mère. La loi de 1948 offrit une solution : elle permettait des échanges « dans l’intérêt des familles ».  Survint un jeune couple, désireux de se marier et de trouver un habitat commun. On échangea donc le grand appartement du 7ème contre deux petits, un studio avenue de Ségur et un trois pièces rue de Verneuil, au troisième étage sur la cour d’un immeuble haussmannien.[i]

 

Tout le monde restait dans le septième arrondissement, quartier bourgeois s’il en fut. Le studio fut pour Germaine, le trois pièces pour sa petite fille. Le studio était assez grand, et surtout très clair ; elle y apporta ce qu’elle put de ses affaires qui furent dispersées à sa mort ? Je n’en ai personnellement rien gardé, seulement le tableau qui figurait au-dessus de son lit et qui représente    le Bouddha âgé assis sur son buffle, guidé par un enfant. Qu’était cette image pour celle qui avait tant aimé la Chine ?  La solitude de la vieillesse que seuls accompagnent les innocents ? La quête de la sagesse dans la renonciation aux choses superflues ? le voyage de la vie qui se termine dans l’abandon du soi ? Quel que soit ce sens, l’image l’accompagna jusqu’à la fin, comme elle le fera pour moi, du moins je l’espère.

 

J’aurais voulu terminer ce récit sur cette image qui lui ressemble. Malheureusement ce n’est pas là, au sein de ses objets familiers, qu’elle vécut ses derniers jours. Jacqueline s’était mariée et était partie à l’étranger ; l’appartement de la rue de Verneuil était libre et il fallait l’occuper – toujours la possibilité d’une réquisition ! – ; et l’argent continuait à faire défaut. Germaine tenta donc d’augmenter ses maigres ressources en sous louant le studio, ce qui était interdit et lui valut des ennuis ; et elle vint s‘installer dans le minuscule trois pièces de la rue de Verneuil où rien ne lui appartenait. C’est là qu’elle vécut ses derniers jours ; la plupart de ses amis avaient disparu, deux de ses enfants vivaient hors de France ; restaient deux de ses petits-enfants, et l’appui chaleureux d’une jeune fille qui vivait dans un petit logement donnant sur la même cour. Germaine souffrait d’insuffisance respiratoire, eut une crise, fut transportée à l’hôpital, accompagnée par sa jeune voisine, qui me rapporta sa dernière plaisanterie : « Si l’oxygène ne vient pas à Germaine, c’est Germaine qui va à l’oxygène ».

 

L’oxygène c’est la vie…   et la flamme.

 

 

Qu’elle soit heureuse dans la lumière !

 

[i] Danièle Voldman, La loi de 1948 sur les loyers Vingtième Siècle, revue d’histoire Année 1988 Volume 20 Numéro 1 pp. 91-102. La loi tente, en vain, de fixer les rapports des propriétaires et des locataires sans léser personne ; elle aboutit à un blocage qui mettra des années à se résorber.