Mémoires chapitre I

Chapitre I

Présentation

OriginesJacques Duclaux n° 2

Il faut d’abord que je me présente, quand ce ne serait que par politesse. Dans la suite je parlerai de moi le moins possible, mais j’y serai parfois contraint. Les mémoires c’est l’histoire de Je ; si Je n’est pas une personnalité étincelante telle que Cléopâtre, Mahomet ou Kissinger, il n’est qu’un cas particulier au milieu d’une multitude : mais comme tel il peut servir d’exemple. Ce qu’il décrit pour l’avoir vu lui-même, d’autres l’ont vu. Il est un enregistreur mécanique. Pressez le bouton et toute la suite viendra.

Je presse le bouton.

 A l’heure exacte à laquelle j’écris ces lignes, j’ai 98 ans, 8 mois et 20 jours. Des jaloux me demandent parfois comment j’ai fait pour durer aussi obstinément ; les tables de mortalité ne me donnaient, au jour de ma naissance, que moins d’une chance sur mille. Mais c’est tout simple et à la portée du premier venu : c’est une question d’habitude. Faites chaque jour ce que vous avez fait la veille. Alors chaque jour se passera comme la veille, et ainsi de suite. Pourquoi voulez vous que cela change ?

J’ai bien l’intention de continuer ; je ne vais pas changer d’habitude à mon âge. Mais je n’en attends que des joies modérées. Un proverbe nous dit qu’il vaut mieux faire envie que pitié, et je peux témoigner de sa sagesse.

Il y a quelques mois, une petite fille qui m’allait tout juste à la taille m’a proposé son aide pour traverser une rue. Je m’en souviens fort bien : c’était au coins de la rue Censier et de la rue Geoffroy Saint Hilaire. Aimable enfant ! Elle pensait me faire plaisir, alors qu’elle m’enfonçait un poignard dans le cœur. Fallait-il que j’eusse triste mine ; depuis ce jour j’évite la rue Censier.

J’avais déjà reçu un avertissement, bien des années auparavant, en allant rendre visite à un vieil ami. Je sonne, une jeunesse vient m’ouvrir. Apprenant que je voulais voir son patron, elle disparaît à l’intérieur et je l’entends dire : c’est un vieux monsieur qui veut voir Monsieur. Un vieux monsieur ! Je n’avais pas cinquante ans. Pécore ! Pimbêche ! Péronnelle ! Chipie !

L’accident à l’œil

Mon premier souvenir ne remonte pas à un siècle, mais il s’en faut de peu. Nous étions en vacances dans la verte campagne et nous allions partir en promenade. J’étais un tout petit garçon ; un cousin nous accompagnait, il était plus âgé que moi et aimait la chasse. Nous nous étions arrêtés un instant et au moment de repartir il reprit son fusil avec si peu d’attention qu’il appuya sur la détente. Je reçus le coup à bout portant : les plombs firent belle : la cicatrice est encore visible.

Recevoir un coup de fusil à trois ans est un incident sérieux et je pouvais en rester infirme. Le plus curieux est qu’il ne se passa rien. La plaie se referma d’elle-même et de ma vie je n’en ai jamais eu d’ennui.

 Les plombs sont encore en place mais ils ont diminué de taille ; je les ai digérés peu à peu. Nous entendons parfois dire d’un personnage en vue, lorsqu’il a subi un coup dur, qu’il a du plomb dans l’aile. Cela peut être un véritable obus comme pour M. Nixon. Qu’il ne se désole pas : cela passera.

J’ai peut être eu de la chance à cette occasion. Si j’étais musulman, je dirais volontiers que je suis né avec la baraka, comme le roi du Maroc. Je fonde cette croyance sur des faits. J’ai passé bien des examens au cours de ma vie, et en général avec succès. Sauf une fois et cet échec m’a probablement sauvé la vie.

C’était au service militaire. Je dus à la fin subir un examen, en vue de devenir officier dans l’armée de réserve et j’en fus considéré comme indigne. La baraka était intervenue en me mettant comparativement à l’abri. Je partis comme sergent de l’armée territoriale. Si j’avais été sous- lieutenant d’infanterie, mes chances n’auraient pas été bonnes.

La bénédiction d’Allah n’est pas efficace sur le champ de bataille. On m’a dit que, pour avoir vécu tant d’années, je devais avoir une santé inébranlable. Sottise ! Je ne désire pas tellement parler de moi ; mais des mémoires sont un témoignage dont d’autres peuvent faire profit.

J’ai perdu trois ans de ma vie pour des raisons de santé. J’ai été la proie gémissante de huit ou neuf maladies dont chacune aurait pu me mener loin ; je ne compte pas les maladies d’enfance, grippes et autres désordres mineurs. J’ai donc une santé bien moyenne mais j’ai passé au travers de tout. Quelquefois avec l’aide des médecins, quelquefois sans cette aide, et quelquefois malgré eux. Je raconterai plus loin mon expérience des hôpitaux. En bonne logique j’aurais dû en sortir par la porte de derrière, celle de la morgue ; mais Allah ne l’a pas voulu. Il a donné à l’homme, d’une main la médecine, de l’autre le moyen de lui tenir tête. Les grecs disaient qu’il faut être aimé des Dieux, ou des Déesses. Avoir le choix n’était pas désagréable.

 L’or, grand-mère Briot et l’hôtel des Monnaies

 L’usage veut que tout auteur de mémoires commence par décrire son pedigree, en remontant aussi loin que possible, afin de bien montrer que ses ascendants, son éducation, l’influence de son oncle vétérinaire ou de sa tante bas-bleu ne lui laissaient pas d’autre alternative que de devenir une étoile. Je me refuserai à cette tradition.

Ma grand-mère maternelle était la fille du sous directeur de la Monnaie à Paris. Elle m’a souvent raconté que, lorsqu’elle était petite, son père l’emmenait voir l’atelier de frappe des pièces d’or ; elle trouvait grand plaisir à plonger ses mains dans les corbeilles et à faire ruisseler entre ses doigts les pièces brillantes qu’elle n’avait pas oubliées après 90 ans. Elle se souvenait aussi des grandes presses dont le maniement était si dangereux qu’il était réservé aux condamnés de droit commun.

 Aujourd’hui sans doute la moitié de nos contemporains n’a vu de monnaie d’or qu’à la devanture des changeurs. Plus d’un apprendra avec surprise que vers 1900 l’usage de l’or était courant sous la forme de pièces de 10 et 20 francs. Il en existait aussi de 5 francs, mais si petites que le vent les emportait. Toutes les familles bourgeoises possédaient de petits étuis de cuivre dans lesquels elles étaient empilées : l’un pour les 10, l’autre pour les 20, qui étaient les louis d’or.

La monnaie d’or était internationale et les pièces françaises, suisses, italiennes et russes avaient cours partout. Aux frontières le voyageur n’avait pas à se préoccuper des changes. Dans certains pays la monnaie de papier était même inconnue, par exemple en Californie. J’ai vu un jour à San Francisco un promeneur vouloir payer une orange avec une pièce d’or de 20 dollars – plus de 100 000 francs légers. Il l’avait tirée de sa poche sans faire attention.

L’unité monétaire était le franc ; il n’était ni léger, ni lourd ; c’était le franc tout court. Mais son emploi était restreint car c’était une unité de riche. L’unité populaire était le sou, dérivé de l’ancien sol ; nous comptions en petits sous et en gros sous. Il est arrivé depuis que le chef de l’Etat dise que lui aussi avait besoin de sous pour réaliser son programme ; mais ce n’était alors qu’un symbole, tandis qu’en 1900 c’était un objet matériel, le gros sou surtout.

La pièce d’argent de 5 francs était pour le travailleur la pièce de cent sous ; un avare était un grippe sous et un miséreux n’avait pas  le sou. La petite bonne à tout faire, si caractéristique de cette époque, dont il sera question plus loin, demandait au fournisseur le sou du franc ; pour chaque sou dépensé elle avait droit à un petit sou.

 Les timbres poste cependant échappaient à cette linguistique. Pendant des années et des années les lettres avaient été affranchies à 15 centimes. Un jour – fait à peine croyable – le port fut abaissé à 10 centimes. Nous avions aussi des pièces de 1 et 2 centimes, mais déjà en 1900 elles n’étaient plus monnaie courante. Un de mes cousins vivait dans le Doubs : il n’était pas en bons termes avec son percepteur auquel il souhaitait une bonne jaunisse. Pendant toute une année il collectionna les petites pièces d’un centime et lorsqu’il en eut un plein sac, il les porta pour payer ses contributions. Le percepteur n’avait pas le droit de les refuser.

Le gros sou était aussi un article de sport. Je me trouvais en hiver sur la côte d’azur à Saint Raphaël. Le matin les pêcheurs descendaient à la plage, apparemment pleins d’ardeur, et le poisson s’enfuyait ; mais si la vague avait plus de cinq centimètres de creux, la mer était déclarée « agitée » et les émules du capitaine Cook se groupaient entre eux pour jouer au bouchon.

Je ne saurais décrire les règles fondamentales de ce jeu. Mais j’ai bien vu que le gros sou en était l’élément essentiel. Vous posez un bouchon de liège debout sur le sable ; par-dessus, en pile, les pièces de deux sous en bronze. Le joueur s’installe à quelques mètres de distance et jette un autre gros sou. S’il renverse convenablement le bouchon, les mises sont à lui. Le jeu ne semble pas passionnant, mais les pêcheurs ne sentaient aucun besoin de se passionner. Disons le avec étonnement : à cette époque personne ne sentait ce besoin qui est une des pires maladies de notre époque. Chacun pensait simplement : je suis au monde, il faut que j’essaie de m’en tirer le mieux possible.

Pourquoi le gros sou était-il aussi populaire ? Parce que il donnait accès, à l’échelle de 1900, aux joies de ce monde : au journal par exemple. Mieux encore, au croissant matinal trempé dans le lait. Un pain de ménage de deux kilos était vendu 80 centimes. Un homme ne meurt pas de faim s’il mange par jour 500 grammes de pain ; ainsi avec deux gros sous il pouvait se sentir à l’abri.

L’un des caractères de ce temps était la stabilité des prix qui ne variaient jamais. Je viens de donner le prix du gros pain : il resta le même pendant des années et des années. Un roman chez Fasquelle était vendu trois francs cinquante, presque par définition. Les emprunts d’état rapportaient 3 % ; aux Etats Unis le taux d’intérêt descendait à 2.5 % et les emprunts étaient couverts sans difficulté. Bien mieux il n’était accordé à chaque souscripteur qu’une partie de ce qu’il avait demandé.

En conséquence chacun pouvait établir son budget au plus juste, il n’était pas question d’inflation ni de déflation. La livre anglaise était à 25.23 et si un jour elle faiblissait à 25.22 la bourse était en émoi. Le dollar ? Personne ne se souciait du dollar.

Personne n’avait de carte d’identité ni de passeport, n’importe qui allait sans aucun papier en Belgique, en Angleterre, en Italie, pratiquement dans toute l’Europe occidentale. Seule l’Alsace faisait exception : le gouvernement allemand y pratiquait un régime de discrimination tatillon et un Français devait aller déclarer son arrivée à la gendarmerie : après quoi on le laissait tranquille. En un mot l’Europe existait autant que maintenant, avec beaucoup moins de déclamations.

La France regorgeait d’argent liquide, entre les mains surtout de la classe moyenne ; et elle était de ce fait passablement courtisée ? Qui n’a entendu parler des emprunts russes ? La Russie était notre amie, toujours prête à nous aider et nous ne pouvions lui refuser notre liquide ; ce qu’elle en faisait, nul ne s’en préoccupait. Nous savions bien que tous les Russes n’étaient pas d’accord avec leur petit père le Tsar, mais c’était sans importance. Les opposants étaient des anarchistes. On citait quelques noms : Bakounine, Kropotkine, Herzen, mais personne ne les prenait au sérieux. L’anarchiste c’était le personnage pittoresque que Daudet a dépeint dans « Tartarin sur les Alpes ». Il pouvait bien de temps à autre faire sauter un Tsar, et puis après ? Il en venait un autre. Nous avions eu aussi nos anarchistes, comme la célèbre Louise Michel, la vierge rouge. Qu’en était-il sorti ? Le bourgeois dormait tranquille.

Seuls les partis de gauche pensaient qu’il en sortirait quelque chose, et au moment des emprunts ils multipliaient leurs avertissements : vous perdrez votre bon argent, disaient-ils, vous ne le reverrez pas. En fait un très grand nombre de familles françaises perdirent dans l’aventure une bonne partie de leurs économies et s’en mordirent les doigts. Je n’apprécie pas, je constate des faits dont j’ai d’excellentes raisons personnelles pour garantir l’exactitude(3)Et j’ajoute seulement, par souci d’impartialité, que les infortunés qui perdirent leur argent en le confiant à Nicolas le perdirent tout aussi bien plus tard en le confiant à Marianne.

Paris en 1900

Si une bonne fée pouvait, d’un coup de sa baguette magique, refaire Paris tel qu’il était en 1900, après quelques jours on n’entendrait qu’un cri : « Mon Dieu, quelle aimable petite ville de province et comme il est plaisant d’y vivre».

Il serait malséant ici de nous laisser glisser vers l’économie politique et de partir en guerre contre la société actuelle ; mais il faut cependant en dire un mot pour faire sentir la différence entre la vie de 1975 et la vie de 1900. On comprend mal le passé en l’isolant du présent.

Pour définir la vie actuelle il suffit de suivre, à Paris ou dans les grandes villes, une voie tant soit peu fréquentée : la chaussée est périodiquement interrompue par deux rangées parallèles de gros clous de fer enfoncés dans le sol. Si vous traversez en dehors des deux parallèles, vous êtes hors la loi ; elle ne vous couvre plus, pas plus qu’elle ne couvre un chien errant ; et s’il vous arrive quelque ennui, malheur à vous.

Ailleurs les clous ont été remplacés par des bandes blanches ou jaunes que vous ne devez ni ignorer ni confondre, car derrière un buisson le gendarme veille. Ne lui donnez pas l’occasion de vous dresser un procès verbal, car il ne sera nullement verbal. Songez que le gendarme s’ennuie et cherche une victime.

Si l’on y réfléchit, on découvre bien vite que la civilisation de 1975 est essentiellement celle des lignes de clous, dont il existe une variété infinie. Je ne sais plus quel prince veillait sur son père au milieu d’un champ de bataille : « Père, gardez vous à droite, père, gardez vous à gauche ». Heureux roi ! Nous devons nous garder à droite, à gauche, en avant, en arrière et en biais, sans parler du haut et du bas.

Essaierons-nous de glorifier le clou, base de notre liberté ? Ce serait inutile, son efficacité n’est que trop visible. Disons seulement qu’il réalise la forme visible de la contrainte. Dès que vous sentez un désir de vous évader dans quelque direction que ce soit, une voix s’élève : «  Halte ! » Si vous insistez, vous vous cassez le nez sur une pancarte : « terrain interdit sous peine d’amende ». Interdit par qui ? Et pour quoi ? Vous ne trouverez l’explication que dans un petit livre d’Etienne Wolff, Nos ennemis les pancrates qui devrait être connu de tous(4). Le Pancrate, c’est celui qui fonde son action sur le mépris du sens commun.

Vous recevez votre feuille de contributions : impôt sur le revenu. Elle vous parvient hérissée de clous qui ont tous un nom : ils vont de A à Z. En plus l’imprimé porte 26 cadres que vous devez remplir avec dévotion. Surtout ne vous embrouillez pas : si vous inscrivez sur E ce qui doit revenir à S vous risquez que votre contribution monte en flèche. Comme le gendarme, le clou veille.

Vous êtes invité à donner à tout bout de champ votre numéro de sécurité sociale. Ce n’est pas une petite affaire ! Il comporte 13 chiffres dont chacun doit être inscrit bien à sa place dans une sorte de grille. Quand vous avez fini, vous vous trouvez en face d’un gribouillage inintelligible dont il vous semble effrayant de prendre la responsabilité.

Treize chiffres ce n’est pas rien. Un relevé d’une grande banque, agissant pour le compte de l’état, porte l’indication suivante :

30.01.75 106960001010101002513 346.00

Nous supposons que cet alignement de 21 chiffres a un sens, mais lequel ? Si c’est le nombre total d’opérations réalisées par cette banque depuis sa création, il est trop grand : il faudrait supposer que chaque secrétaire en a accompli cent millions par secondes. Mais si c’est le nombre d’absurdités qu’un bureaucrate peut concevoir, il est trop petit.

La contagion a gagné le secteur privé. Je ne sais quelle entreprise a fait parvenir au public une circulaire dans laquelle il faut remplir un certaine nombre de cases sans se tromper d’un millimètre sans quoi tout devient ténèbres. Votre nom ne doit pas comporter plus de dix lettres : vous pouvez vous nommer Voltaire, mais pas Beaumarchais, Montmorency, Sarah Bernhardt, Casimir Perrier, Epaminondas ou Dumont d’Urville. Ne parlons pas de Deutsch de la Meurthe ou de Villiers de l’Isle Adam. En cas d’insubordination vous resterez sur le quai.

Ne vous avisez pas de mettre dans la boite aux lettres une enveloppe de moins de dix centimètres. Soyez heureux que le règlement proposé par l’administration n’ait pas encore paru à l’Officiel, car il vous obligera à écrire l’adresse à 25 cm du bord inférieur droit ou supérieur gauche. Le texte prévoit 24.5 millimètres. Les gros boutiens1 voudraient 25 millimètres et le petits boutiens 24 (5).

Surveillez aussi l’adresse. Autrefois les départements avaient tous un nom qui évoquait quelque chose. Si peu géographe que vous soyez, la Loire Atlantique, les Hautes Alpes ou les Bouches du Rhône vous disaient quelque chose. Si votre petite amie se languissait à Cannes, vous n’auriez pas eu l’idée de lui écrire dans les Côtes du Nord. Maintenant tous les noms sont dans un panier et vous tirez au hasard un numéro. Les Ardennes sont -08-, quoique ce soit aux antipodes de l’Ariège (-09-), tandis que la Moselle (-57-), voisine avec le Morbihan, (-56-). Et nous nous plaignons d’ignorer la géographie ! Pourquoi parler encore de l’Allemagne et de l’Italie ? Appelons les simplement nations 6 et 7.

 Vous vous achetez une automobile et vous pensez que, l’ayant payée, vous pouvez vous en servir. Mais vous n’avez fait que mettre le pied dans un désolant labyrinthe dont vous ne sortirez que si vous êtes marié et si votre dame s’appelle Ariane. Une première file de clous vous mène dans un bureau d’assurances auquel il n’est pas question d’échapper ; une autre au bureau de tabac pour une vignette. Ceci fait, vous êtes pressé de rentrer chez vous, mais tous les sens sont interdits et vous devez aussi respecter les couloirs. L’auteur en sait quelque chose, ayant voulu se rendre de la place Maubert aux buttes Chaumont : malheureuse bille que les bandes renvoyaient dans tous les sens ! Feux rouges inextinguibles, panneaux inintelligibles …

Avec votre auto il vous semble facile d’aller faire un tour sur les grandes routes : elles sont à moi, direz-vous, et la bagnole aussi. Oui, mais ! D’abord la ceinture de sécurité obligatoire. Limitation de vitesse idem. Vous aimeriez vous asseoir à l’arrière et mettre les enfants à l’avant : bernique !

31 août 1975 : « places avant interdites aux enfants de moins de dix ans ». Un arrêté d’application prévoit toutefois des aménagements ou des dérogations lorsque la famille est nombreuse. Il n’est pas précisé à partir de combien d’unités commence cette notion et surtout lorsque la voiture ne comporte pas de place arrière.

On serait tenté de dire : heureux piéton ! Mais – ceci est confidentiel – un bureau s’occupe de distinguer le piéton qui occupe une place avant de celui qui fait l’inverse ; il peut regarder derrière lui, n’est-ce pas ? Et alors ? J’ai entendu au régiment un lieutenant dire : «  Comment voulez vous que ces hommes s’alignent s’ils tournent le dos à ce qu’ils ont devant eux ? » De toute manière le piéton ne doit pas se croire trop malin car un règlement spécifie que celui qui marche à droite est «  mal couvert » en cas d’accident. Ici encore citons un commentaire : « Il eut été souhaitable de voir le ministère de l’équipement et le secrétariat à la Sécurité routière attirer l’attention des millions de piétons qui n’étudient pas forcément l’évolution du code de la route ». Cela c’est le bouquet : il faut connaître le code de la route pour aller acheter le journal au kiosque d’en face. Et voilà le progrès !

Revenons à Paris. Nous allons essayer de décrire la vie d’un parisien, pour être précis, d’un parisien de la classe moyenne à laquelle ma famille appartenait. Ma famille n’était pas née dans l’opulence et tout son avoir lui venait du travail personnel. Mon grand père, venu du Doubs, était professeur de mathématiques dans un lycée de province ; ma grand-mère m’a souvent raconté une scène comique qui s’était produite lors de son mariage, vers 1840. A cette époque le contrat était à peu près obligatoire et le jour de la signature faisait date dans la vie. Le notaire devait énumérer tous les apports des futurs époux. «  Qu’apportez – vous ? demanda-t-il au fiancé. Ma foi, rienVous ne possédez pas de titres ? Non. – Pas d’argent liquide ? Non. – Pas de propriété immobilière ? Non. – Mais enfin il faut que j’inscrive quelque chose ; vous avez sûrement quelque chose. – J’ai ce qu’il y a dans ma chambre. Et le notaire écrivit : «  M. Briot apporte six chemises, autant de chaussettes et douze mouchoirs. »

M. Briot travailla dur et éleva deux garçons et quatre filles qui lui donnèrent bien des chemises et des mouchoirs à acheter. A cette époque pareille prouesse n’était pas rare, on partait de zéro, et en avant !

Nous allons donc suivre la journée du bourgeois parisien. Au réveil il trouvait devant sa porte, sur son palier, une bouteille de lait et un gros pain debout. Je dis un gros pain parce que les formes actuelles, de plus en plus anémiques, restaient inconnues. Personne n’aurait acheté une baguette, ni à plus forte raison une ficelle ; l’unité était le gros pain de quatre livres fendu au milieu. Non seulement il était la base de la nourriture, mais il était entouré d’un respect religieux. Il n’était pas admis par principe qu’un enfant laisse quelque chose dans son assiette ; il ne devait pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Les accommodements étaient à la rigueur possibles, mais jamais quand il s’agissait de pain. Maman, elle-même, était inflexible.

Vers 1910 le corps médical fit une découverte : du jour au lendemain le pain devint une nourriture dangereuse et il fut ordonné de s’en abstenir. Personne ne savait au juste à quelle calamité il s’exposait en transgressant la consigne ; mais dans les rang bourgeois peu échappèrent à l’épidémie. Elle fut moins dangereuse pour les travailleurs manuels qui jugèrent d’après leur bon sens ancestral et conclurent qu’un aliment aussi populaire depuis des siècles ne pouvait pas avoir tant de malice.

Le pain était apporté de très bonne heure par une jeune fille qui ne devait pas rechigner aux étages car il importait peu que le client habitât au cinquième et les ascenseurs étaient rares : elle devrait être proposée en exemple aux générations actuelles. Je citerai le cas d’un garçon qui appartient à la classe aisée : plusieurs autos, sports d’été et d’hiver, télévision et tout le tremblement. Quand il eut atteint six ans, on s’aperçut qu’il ne savait pas monter un escalier : il y était perdu comme un poisson sur le parvis de Notre Dame. Voici un guerrier bien préparé à la lutte pour la vie !

La jeune fille aux jambes agiles exerçait une profession bien définie et honorée : porteuse de pain. Xavier de Montépin qui était un des best sellers de l’époque, lui avait consacré un roman dont le succès fut tel qu’un plaisantin a proposé d’écrire désormais son nom : Xavier de Montez pain.

Le petit déjeuner était préparé et servi par une autre jeune fille, officiellement dénommée la bonne à tout faire. D’après nos idées et nos sensibilités actuelles, son sort pouvait être qualifié de misérable. Elle était libre seulement le dimanche après midi, dans certaines familles un dimanche sur deux. Elle dormait dans une minuscule chambre sous les toits, sans chauffage. Comment d’ailleurs aurait-elle pu dormir ailleurs, alors que sa maîtresse la sonnait à toute heure du jour ?

Sa nourriture n’était pas nécessairement celle des patrons ; en principe elle mangeait les restes et il fallait une décision spéciale pour qu’elle eût, non pas droit mais accès momentané aux plats soignés et aux desserts. Elle était payée trente francs par mois à Paris et vingt cinq en province. Il peut paraître invraisemblable qu’il fût facile de trouver une bonne à tout faire ; mais le fait est qu’elles craignaient le chômage et s’adressaient à un bureau de placement qui en avait toujours plusieurs disponibles.

Étaient–elles vraiment malheureuses ? Cette question n’était jamais posée et n’avait pas de sens ? La bonne et ses patrons faisaient partie de l’ordre social et tant qu’ils respectaient les règles du jeu il n’y avait rien à dire. Cette appréciation peut nous paraître cruelle mais elle était celle de tous, d’un coté comme de l’autre.

Au siècle dernier, il arriva qu’un voyageur anglais, attiré par les glaciers suisses entrât en contact avec la population d’une vallée reculée et fut ému par le manque total de confort dans lequel elle vivait. Il demanda à un montagnard : « Comment pouvez-vous supporter une vie pareille ? – Mais Monsieur, répondit son interlocuteur en ouvrant de grands yeux, nous n‘en connaissons point d’autre ».

La vie pénible de la bonne à tout faire n’était pas sans compensation : il était presque normal qu’elle reste longtemps dans la même place. Ma grand-mère a gardé Mélanie pendant vingt cinq ans et Catherine a pris sa retraite après quarante ans sans avoir changé de situation. Les deux étaient considérées comme faisant partie de la famille et, du point de vue affectif, traitées comme telles, prenant part aux joies et aux peines.

Avec les bureaux de placement les accidents n’étaient pas rares. Une année nous avions engagé une cuisinière, sur la foi de certificats, juste avant de partir en famille pour les vacances ; et nous avions fait venir un tonnelet de vin de trente litres. On trouvait alors du vin du Minervois, bien coulant, pour 22 centimes. Après moins d’une semaine je demandai à un cousin qui villégiaturait avec nous de m’aider à changer le tonnelet de place. Descendus à la cave, nous prîmes l’objet à quatre mains, chacun de son côté et fîmes un effort vigoureux pour le soulever. Il s’en fallut de peu qu’il ne s’envole au plafond. Nous le regardions, médusés. La vérité se fit jour : il était vide. Notre cordon bleu l’avait tari au taux moyen de quatre litres par jour. En respectant les apparences, car nous ne nous étions douté de rien.

Je ne prétends point recommander l’alcool. Mais le fait est que certains individus prédestinés lui opposent une résistance sans limite. J’ai connu dans une petite bourgade de province un charpentier qui passait pour être le meilleur ouvrier du coin et que tous les propriétaires se disputaient. La rumeur publique attribuait à son gosier une pente de sept litres par jour.

Et le facteur rural ! Il faisait sa tournée à pied et en été le soleil tapait dur. S’il avait dû passer partout, il en avait, disait-il, pour 35 kilomètres. Même en confiant à des amis bien intentionnés les lettres à destination trop excentrique, il devait visiter beaucoup de fermes dont chacune, suivant un rite ancestral, lui offrait un verre, qu’il ne refusait jamais. Aucune lettre n’était perdue mais tous ces verres excitaient sa verve et le poussaient à raconter des histoires … Vous comprenez !

Toute la bourgeoisie buvait du vin en se tenant à moyenne distance entre le goutte et le torrent. Un soupçon d’intempérance aurait été déshonorant et aurait fermé toutes les portes. Voulez vous des chiffres ? Arrivé au terme de sa vie un homme aurait bu entre cinquante et cent barriques de 200 litres. Je ne suis pas certain qu’il aurait aussi bien supporté 50 kilos d’aspirine ou de gardénal, ou 50 livres de Freud, ou 50 lignes de Saint John Perse !

Passant à la confession, j’avouerai que je suis quelquefois sorti de la moyenne : notamment un jour dans la vallée de Chamonix. Résidant à Argentières je montai au pavillon de Lognan, bien connu des touristes, et j’y arrivai après deux heures de marche sous une pluie qui me trempa jusqu’aux os. Lognan est à 2000 mètres et, par le mauvais temps, l’air y est frais ; je n’étais pas à mon aise. Je commandai au pavillon un demi litre de vin chaud, avec l’entière approbation du gérant qui connaissait le remède à mon mal, sans doute pour l’avoir trouvé efficace sur lui-même. Un guide ne boit pas en course, mais quand il est revenu chez lui après avoir déposé son client sur un matelas, il peut se laisser aller à son bon naturel.

Le remède fut préparé suivant la bonne recette : deux tiers de vin, un tiers d’eau, du sucre et de la cannelle. A peine l’avais-je fini que je tombai dans un rêve délicieux : il me semblait que mon sang coulait en cascades, et que tout mon corps était imprégné d’une couleur d’aurore. Je repartis dans un état d’indifférence totale vis-à-vis des calamités causées par le monde extérieur : il aurait pu pleuvoir des icebergs. Et je n’attrapai pas l’ombre d’un rhume.

Mais pour réussir il faut avoir le vin gai, c’est un don naturel qui ne peut s’acquérir que par l’usage. Avant la guerre russo-japonaise, notre marine possédait un officier qui, disait-on, le possédait au plus haut degré et en profitait pour accroître notre prestige national. Notre flotte naviguait volontiers, était reçue dans les ports étrangers et invitée à des cérémonies dont la plus brillante était un banquet. Notre champion y était toujours délégué parce qu’il était le seul qui pût tenir tête aux buveurs étrangers, et notamment aux Russes.

Les rues étaient bruyantes. Imaginez…

Votre petit déjeuner a pris fin et la tasse a réintégré la cuisine ; vous entendez une mélodie qui ne peut venir que de la cour.

Bien des immeubles étaient constitués de trois ou quatre corps de bâtiment séparés par une cour intérieure ouvrant sur la rue par un passage couvert. Il y venait des musiciens qui étaient un élément de la vie quotidienne, accueillis avec sympathie : très souvent de pauvres diables auxquels la chance n’avait pas souri et auxquels leur public était heureux de venir en aide parce qu’ils apportaient une distraction et meublaient la solitude. Ils s’accompagnaient d’un orgue de barbarie ou d’un accordéon et chantaient des romances sentimentales dont l’une, si j’ai bonne mémoire, s’appelait la sérénade du pavé :

Si  je chante sous ta fenêtre

Ainsi qu’un galant troubadour

Et si je veux t’y voir paraître

Ce n’est pas, hélas, par amour.

Peu m’importe que tu sois belle

Duchesse ou lorette aux yeux doux

Ou que tu laves la vaisselle

Pourvu que tu jettes deux sous.

Deux sous c’était en quelque sorte le tarif officiel, une pièce de dix centimes enveloppée de papier blanc pour être plus visible sur le pavé de la cour. Dans les rues nous avions les cris de Paris dont l’origine était séculaire. Je les nomme ainsi parce qu’ils entraient pour beaucoup dans l’atmosphère et la physionomie de la ville ; je dirais même dans son charme. Avec leur disparition la mort de Paris a commencé.

Le pianiste polonais Arthur Rubinstein en a donné une appréciation qui est parfaitement à sa place ici : « les premières impressions musicales je les dois aux hurlements lugubres et plaintifs des sirènes d’usine qui, par centaines, réveillaient les travailleurs à six heures du matin dans la ville encore plongée dans le noir. Les plus agréables nourritures musicales s’offrirent bientôt à moi sous la forme des gitans qui apparaissaient dans la cour de notre maison pour chanter et danser, avec leurs petits singes costumés, tandis qu’un soi disant homme-orchestre jouait d’un tas d’instruments bizarres. Il y avait aussi les mélopées des marchands de vieux habits juifs, des marchands de glaces russes et des paysannes polonaises qui chantaient les louanges de leurs œufs, de leurs légumes et de leurs fruits. J’adorais tous ces bruits ».

Voici une raison d’aimer sa ville qui peut paraître bien imprévue, mais ces menus spectacles apportaient la vie qui maintenant nous a fuis.

Avions nous des singes savants ? Je ne m’en souviens plus. Peut être quand j’étais tout petit ! Sans doute les bêtes sauvages ne faisaient-elles déjà plus recette en 1900. Nous étions loin d’une époque où l’arrivée en France d’une girafe avait été la cause d’un véritable mouvement populaire, tout le monde voulant voir cet invraisemblable quadrupède.

Nous avons maintenant tant de zoos, publics et privés, que nous sommes familiers avec les animaux les plus lointains. J’ai vu vers 1900 un des derniers montreurs d’ours : il parcourait les campagnes en menant deux petits ours qui n’avaient pas l’air bien méchants ; mais il avertissait les spectateurs de ne pas trop s’y fier. Tenez vous à distance, ils sont solidement muselés mais leurs griffes sont libres et un coup de patte d’ours ne pardonne pas. Allez voir au jardin des plantes le dénicheur d’ourson de Barye.

 Descendons dans la rue. Nous pourrions y rencontrer un petit troupeau de chèvres errant librement sur la chaussée sous la conduite d’un berger plus ou moins basque. Il annonçait son arrivée par la musique d’une petite trompette (disons un pipeau pour la couleur locale) et était aussitôt entouré de mamans dont les bébés préféraient à tout autre le lait de chèvre. Sa fraîcheur est garantie puisqu’il est trait devant la cliente et emporté tout chaud. Certains bébés ont une préférence pour une certaine nourrice et boivent à la carte. Le petit troupeau et son berger en béret apportaient une bouffée d’air agreste et étaient très populaires.

Au coin de la rue nous aurions trouvé le commissionnaire attendant un client ; c’est une profession disparue et presque inimaginable. Le commissionnaire était prêt, à toute heure, à effectuer pour vous un travail qui dépassait vos moyens, le plus souvent un travail de force. Monter des bagages, transporter un meuble, aider à un déménagement. Le nôtre attendait assis sur un banc public au coin de la rue du Bac et du boulevard Saint Germain. Je le revois très bien : un petit homme râblé qui déjà n’était plus jeune. Mais pour son nom j’hésite entre Kermadec et Kermarec, avec une préférence pour le dernier. Je me rappelle encore le jour où il nous monta sur l’épaule un lit pliant : pauvre Kermarec ! Il s’était si définitivement embrouillé dedans qu’il n’arrivait plus à en sortir.

Une autre profession disparue aussi, mais sans laisser de regrets, était celle du bagotier. Elle a tellement disparu que le mot même qui la désigne a été supprimé dans le petit Larousse ainsi que dans le Robert ; mais il subsiste dans le grand Larousse. Vous reveniez de vacances et, sur le quai de la gare, vous trouviez un fiacre. Il en existait deux modèles : le fiacre ordinaire et le fiacre à galerie qui pouvait porter les malles sur son toit. Vous partiez ; un homme qui vous avait entendu donner l’adresse vous suivait au pas gymnastique : c’était le bagotier. A l’arrivée il se présentait pour monter les bagages. Que vous habitiez au premier ou au sixième étage ne faisait pas de différence, pas plus que le temps qu’il avait mis à courir ; il comptait sur votre conscience pour lui tenir compte de son effort.

Nous avons peine aujourd’hui à croire que ces hommes aient pu gagner leur vie avec un métier aussi misérable ; il n’étonnait personne. On était dur pour les autres en 1900. Mais on était dur aussi pour soi même. Ma grand-mère est morte à 94 ans, dans une situation mieux qu’aisée, laissant une famille prospère qui comptait plus de 100 membres : elle n’avait jamais eu de feu dans sa chambre à coucher ; il y faisait froid, il ne fallait pas y faire attention.

Autres temps, autres mœurs. J’entendis un jour au restaurant une conversation entre deux jeunes « sportifs » qui se proposaient d’assister à une réunion dans un arrondissement lointain. « Comment reviendra-t-on ?- A pieds. – A pieds, protesta l’autre, penses tu ? Il y a au moins un kilomètre ! » Un kilomètre, c’est six minutes de marche tranquille. Le sport c’est les jambes des autres.

Cette déliquescence n’est pas universelle. Il y a quelques années un constructeur eut à bâtir un refuge sur l’une des faces du Mont Blanc, à quelques 3 500 mètres d’altitude, à la limite des neiges ; il se trouva confronté à un problème. D’une part, l’un des éléments était une pièce de métal pesant 70 kilos et indivisible ; d’autre part le point le plus élevé accessible par des moyens mécaniques était le terminus d’une ligne de chemin de fer, vers 2000 mètres ; il y avait plus de mille mètres à monter d’une seule traite. Un montagnard se présenta comme volontaire et fit l’ascension au milieu de l’émotion universelle. Il n’était pas bavard et à l’arrivée il jeta son sac à terre en disant seulement : M.. !

La vie en 1900 il fallait la chercher dans les rues qui étaient peuplées d’êtres sensibles et non comme aujourd’hui de boites en fer qui pourraient être des cercueils. La situation ne peut être mieux définie que par le mot prêté à Gavroche par Victor Hugo dans Les Misérables : comme il s’ennuie au logis – à vrai dire un triste logis – il s’écrie tout à coup : maintenant rentrons dans la rue. Gavroche connaît le cœur humain beaucoup mieux que nos urbanistes, esclaves des mathématiques et sourds à tout appel du bon sens.

Le marchand de mouron criait :

 Du mouron pour les petits oiseaux !

 Le marchand de cresson :

 Cresson d’fontaine, la santé du corps. Un six liards la botte !

Ce six liards était une figure de rhétorique ; le liard était une vieille pièce depuis longtemps abandonnée, qui valait le quart d’un sou. Mais le cri avait survécu.

 Un autre artisan s’annonçait :

 V’là le raccommodeur de faïence et d’por..celaine ! en marquant un temps d’arrêt après por..

Il s’installait sous une porte cochère, tirait son petit outillage de son sac et, à l’aide d’une pointe emmanchée et de fil de fer, remettait en état quelque victime de votre maladresse.

 Aviez-vous des couteaux de table inefficaces ? Il vous suffisait d’attendre :

V’là le rémouleur ! Avez-vous des ciseaux, des couteaux à repasser ?

Il se rangeait le long du trottoir avec sa grande meule de grès et donnait du fil aux couteaux. Nous ne savons plus aujourd’hui la joie que procure un couteau qui coupe. Notez bien que, lorsque le travail était terminé, le rémouleur vous remontait le paquet à l’étage.

Les comestibles avaient leurs spécialiste : c’était tantôt :

Soles à frire, à frire !

et tantôt :

J’ai du colin, du beau colin.

Notez encore le petit ramoneur qui était censé venir de Savoie. Et le marchand de robinets, et beaucoup d’autres que j’oublie. Justement j’allais oublier le rempailleur de chaises : lui aussi s’installait sous la porte cochère, juste dans le courant d’air.

 Tous ces braves gens qui facilitaient la vie quotidienne, c’était des gagne petit dont chacun travaillait pour son propre compte dans une liberté totale. Si l’on cherche à comprendre le rôle qu’ils jouaient dans le Paris de 1900, il semble possible de le caractériser par un mot : ils apportaient la fantaisie. Ne dites pas que c’est un détail. Celui qui la supprime est condamné à vivre entre des clous, et à travailler à la chaîne.

Seul le marchand de marrons a subsisté derrière sa rôtissoire immuable au cours des siècles ; mais il est déchu de son ancienne splendeur. Acheter deux sous de marrons sortant du feu, brûlants, et s’y réchauffer les doigts avant de les croquer, était une joie pour les enfants et souvent aussi pour les parents. Maintenant ils passent devant le petit éventaire, en automobile, et ne le voient même pas.

Un véhicule bizarre tiré par des chevaux remontait notre rue. Il ressemblait à une petite locomotive, avec des cuivres astiqués, des tuyauteries et des robinets : c’était celui des bains à domicile. Peu d’appartements disposaient d’une salle de bains et le chauffe-bains à gaz était une invention récente. Une compagnie fournissait l’eau chaude qui était apportée devant la grande porte par la locomotive et montée à l’étage dans des seaux. Mais seuls les délicats avaient droit à ce luxe ; tous les autres étaient clients de bains publics.

Un autre véhicule que le passant était bien obligé de remarquer était celui de la compagnie Richer, la plus connue et la plus utile des compagnies parisiennes, bien que l’objet de son activité ne puisse être décrit en termes absolument précis.

L’expression water closets est manifestement empruntée à la langue anglaise ; pour l’objet en lui-même je n’ai pas de compétence mais je suis témoin : il était en 1900 à un niveau inaccessible aux masses laborieuses, comme on dit aujourd’hui de ceux dont le plus cher désir est d’en faire le moins possible. La chasse d’eau était pratiquement inconnue. Dans le petit endroit, qui n’a point changé, la cuvette était fermée par une soupape commandée par une poignée. Au moment voulu l’intéressé tirait la poignée en versant de l’eau d’un broc ou d’un arrosoir. L’eau n’était pas perdue mais se rassemblait au sous sol dans la fosse d’aisance, poétiquement nommée ; Jules Renard dans Poil de Carotte a défini cette aisance en termes auxquels on ne peut rien ajouter.

C’est là qu’intervenait la compagnie Richer, sous la forme de longs tuyaux qui traversaient la cour et aboutissaient à la voiture restée dans la rue et portant les armes de cette compagnie. Dans une usine centrale elle en faisait de l’engrais, la poudrette, appliquant au gros ce que les Chinois faisaient depuis des milliers d’années pour le détail, avec un succès constant. Avons-nous réalisé un progrès ? Actuellement tout est perdu et nos rivières sont des cloaques. Je ne juge pas, je constate.

Avant de poursuivre je dois signaler l’un des plus grands progrès réalisés par l’époque moderne : l’emploi généralisé des sigles. Ils ont toujours existé mais leurs mérites étaient si méconnus que le mot même aurait passé pour une expression prétentieuse. Nous nous contentions de dire : une abréviation. Ainsi nous avions cinq compagnies de chemin de fer dont quatre étaient appelées par leur nom, comme l’Orléans ou le Midi ; et nous ne faisions d’exception que pour le Paris – Lyon – Méditerranée, unanimement appelé P.L.M. Quand je dis unanimement, je dépasse un peu la vérité car certains disaient seulement le Lyon : je vais à la gare de Lyon.

J’ouvre une revue qui se consacre à l’astronomie et j’y trouve, p. 40, un article intitulé : l’Europe à l’heure du soleil. Il faut croire que le soleil n’apporte pas une clarté totale car je ne comprendrai l’article que si je suis familiarisé avec le CERN, l’ESSO, le JOSO, le CESRA et l’ESMOC.

Une technique s’est fondée : quatre ou cinq personnes s’intéressent au même sujet, ou plus communément, au même détail d’un sujet. Croyez-vous qu’ils vont simplement s’écrire pour se communiquer leurs résultats ? C’était bon au temps de Descartes, de Ferment, de Newton. Ils forment un groupe d’études qui dépose dès le premier jour une demande de crédits et se munit, dès le second, d’un président et d’un secrétaire. Ils décident d’un titre et c’est ainsi que vous pouvez recevoir la carte de visite de votre collègue A., président du C.I.E.D.O., Groupe International d’Etude des Détails Oiseux. Nous nous moquions autrefois de ces armées exotiques qui comptaient autant de généraux que d’hommes de troupe ; avec notre armée d’un autre genre, nous faisons mieux.

Passons aux moyens de transport : les omnibus, les tramways, les fiacres. Ceux-ci étant une concession aux ploutocrates, nous parlerons d’abord des omnibus : ils ne portaient pas un numéro comme aujourd’hui mais avaient un nom véritable qui leur assurait une personnalité en indiquant leur point de départ et celui d’arrivée. Si vous aviez un peu le plan de Paris en tête, vous saviez où il pouvait passer.

Je ne sais pour quelle raison, le roi des omnibus était pour moi, Batignolles – Clichy – Odéon. Je ne me souviens plus s’il était attelé de deux chevaux ou de trois ; je penche vers trois : de belles bêtes, bien nourries, au poil luisant. Il est facile de connaître, exprimée en langage moderne, la puissance du moteur : par définition, deux ou trois chevaux. Actuellement l’autobus, qui n’est pas beaucoup plus gros, consomme trente fois plus et vous auriez bien tort d’en conclure qu’il trotte trente fois plus vite. Les voitures partaient de l’Odéon et arrivaient je ne sais où, aux Batignolles évidemment. Mais où était-ce, les Batignolles ? On ne se posait pas la question.

L’Odéon était le centre intellectuel, qui gouvernait Paris, sinon la France. Le rez de chaussée du théâtre était aménagé en galerie d’exposition et la maison Flammarion y vendait tous les livres : ceux des autres comme les siens. Quand on avait une idée en tête, on allait chercher à l’Odéon où l’on pouvait consulter et feuilleter. En cas de difficulté, on allait consulter M. Georges, que l’on était sûr de trouver toujours assis à la même place, sur la même chaise et dans le même courant d’air, hiver comme été. La mémoire de M. Georges était sans défaut et il savait tout ce que l’on peut savoir sur les livres : le titre, le nom de l’auteur, l’éditeur, la date de parution, au besoin les impressions. Sous l’Odéon régnait la confiance. Il aurait été facile de voler, parmi les milliers d’ouvrages exposés, mais on ne volait pas.

A cent mètres de son terminus Batignolles-Clichy-Odéon passait devant le restaurant Foyot, au coin de la rue de l’Odéon et de la rue de Vaugirard. Etablissement glorieux entre tous, fréquenté par les sénateurs tout proches. Le sénateur était dans l’Etat un grand personnage, sans aucune comparaison avec celui d’aujourd’hui, un miteux qu’il est question de supprimer.

Foyot donc abreuvait les sénateurs, et avec eux bien d’autres notoriétés françaises et étrangères. Et, pour ce faire, il mettait en avant-garde une cave amoureusement composée. Quand il dut cesser son commerce – nous dirions mieux, son sacerdoce – la vente de la cave fut un évènement national, sinon international : tous les grands restaurants déléguèrent un connaisseur pour s’assurer la propriété de quelques bouteilles des incomparables nectars. Le culte des bons vins a toujours été familier aux Français. Les journaux ont raconté, il y a bien des années, que le colonel d’un régiment de l’Etat faisait présenter les armes à sa troupe quand, au cours d’une marche, elle passait devant un certain vignoble célèbre, sauf erreur le Romanée – Conti.

Un autre omnibus se faisait remarquer par une singularité : Panthéon – place Courcelles : car il n’existait pas de place Courcelles. Elle avait été débaptisée depuis longtemps et était devenue place Pereire. Qui était Pereire ? Une grande puissance financière qui joua un rôle de premier plan dans l’industrialisation de la France au moment où ses hommes politiques ne croyaient pas aux chemins de fer et soutenaient que nous ne trouverions jamais assez de fer pour les rails. Pereire, ou plutôt les Pereire, avaient bien droit à une place, et par suite à un omnibus ; mais le nom était déjà inscrit sur une planche qui ceinturait la voiture et qu’il aurait fallu repeindre ; et si le vent était à l’économie …

Economie, voilà un mot malsonnant ! C’est sous la magistrature de Thiers, peut être de Grévy, en tout cas un siècle avant nous, que le budget de l’Etat atteignit le milliard ; les compétences hochèrent la tête et dirent : c’est beaucoup ! Aujourd’hui nos consuls nous annoncent un budget de 500 milliards, soit trois cent fois le chiffre qui avait inquiété Thiers. Vraiment il se faisait du souci pour peu de chose !

Une ligne déjà très fréquentée et qui n’a cessé de croître en importance était Montrouge – Gare de l’Est qui traverse au Châtelet le cœur de Paris en enjambant la Seine au pont Saint Michel. Son fonctionnement fut interrompu un jour pendant un quart de minute par un phénomène météorologique fort rare, une trombe. Non pas ce que la littérature appelle une trombe d’eau, par une assimilation impropre, mais une trombe véritable, tourbillon destructeur. A la tour Saint Jacques toute voisine le baromètre tomba en une seconde de deux centimètres et un kiosque à journaux de la place Saint Michel fut réduit en miettes dont les poissons purent faire profit. Quant aux passants, ceux qui ne se mirent pas de bon gré à plat ventre le firent de force, et l’omnibus les imita.

Le pneumatique étant inconnu, les voitures roulaient sur de bonnes vieilles roues de bois cerclées de fer et quand la chaussée était pavée, ils s’annonçaient de loin. C’était un des bruits de la ville et personne n’y faisait attention. Ils se suivaient à intervalles réguliers, de quart d’heure en quart d’heure, ou par demi-heures, et il fallait attendre. A cet égard le parisien était beaucoup plus tolérant qu’aujourd’hui et l’idée de voir les gens se bousculer dans un couloir pour gagner cinq secondes lui aurait paru horrible, comme celle de voir des enfants se précipiter pour devancer les personnes âgées.

Dirai-je le souvenir ému que je garde de l’omnibus Montmartre – place Saint Jacques ? Je le prenais en tant que touriste. Mais pour en faire comprendre le charme, il faut d’abord décrire l’anatomie de l‘omnibus : il comprenait un étage aménagé, l’impériale. Pourquoi l’impériale ? D’après les grammairiens ce mot apparut 1648 et on ne voit pas à quel empire il se rapporte. Un deuxième mot est mieux défini : l’impériale est une petite barbiche semblable à celle que portait Napoléon III, et on conviendra qu’il est plus élégant d’arborer une impériale qu’une barbiche.

L’impériale était accessible par un petit escalier en fer passablement raide et comportait deux longs bancs adossés l’un à l’autre dans le sens de la longueur, d’où le voyageur avait sur la rue une vue plongeante. Il pouvait penser qu’il était au balcon et que Paris défilait devant lui. J’ai dit qu’il était là en touriste : disons mieux encore, en badaud. Une ville n’est habitable que si la bonne moitié des passants est formée de badauds.

Mon omnibus était plus petit que les autres et son escalier plus raide. Il se réduisait à des marches de fer, scellées l’une au dessus de l’autre le long d’une paroi verticale pas plus large que la main et les dames le fuyaient en raison de sa transparence qui les exposait à laisser voir leurs jambes si elles montaient, ce qui était en 1900 rigoureusement exclu.

Je prenais volontiers l’impériale en été, quand la nuit tombait et préparait la ville au sommeil. Au balcon que j’occupais, on assistait à mille scènes familières que l’on avait le temps de suivre avec ses propres yeux et on faisait l’apprentissage de l’homme.

Qui nous rendra ces soirées apaisantes ? Le monde entier les a bannies et voici ce que nous pouvons lire dans les confessions d’un journaliste qui a vécu trois ans à Brasilia : « ici c’est une angoisse permanente. Il n’y a pas de vie dans les rues ; personne ne se promène jamais ; le soir il n’y a rien à faire. Je ne sais quand je pourrai m’échapper d’ici. »

Qui prenait l’omnibus ? Sans doute surtout la bourgeoisie petite et moyenne. Le petit employé et le travailleur manuel allaient plus souvent à pieds ; en l’absence de grandes usines ils trouvaient un domicile à proximité de leur lieu de travail.

Sur la Seine nous avions les délicieux petits bateaux mouches qui descendaient jusqu’à Suresnes et étaient pris d’assaut le dimanche. Ils portaient des noms et je me souviens que certains s’appelaient les Hirondelles. Ils accostaient des pontons amarrés sur les deux rives, alternativement droite et gauche ; ce mode de transport plaisait aux enfants dont il faisait travailler l’imagination. Voici le cuirassé qui s’avance, dessinant une courbe sur le fleuve ; sur la passerelle l’amiral en tenue de combat auquel il est interdit d’adresser la parole : n’est-il pas le maître à bord, après Dieu ? Il donne ses ordres par haut parleur aux chauffeurs en bas dans la cale, tout en tournant une grande roue de bois luisant. Le navire approche ; machine arrière ; l’eau bouillonne autour de la coque ; il accoste, si légèrement que les passagers ne sentent pas de secousse. C’est un moment impressionnant, car il pourrait bien arriver que le ponton soit coupé en deux. Le navire est immobilisé par des câbles gros comme le bras. A l’abordage ! L’échange des passagers se fait dans le tumulte. Puis les mêmes manœuvres se font en sens inverse et le paquebot repart ; il reviendra le soir à l’heure des tartines de confiture.

Pour les moins imaginatifs, ces traversées étaient encore agréables et reposantes. Dès que le bateau avait dépassé le viaduc du Point du jour, il aurait pu se croire sur le Missouri ; les îles étaient comme inhabitées et le regard ne rencontrait que verdure ; les méandres du fleuve changeaient sans cesse l’horizon. Il ne manquait pas autour de Saint Cloud de guinguettes accueillantes : les unes pour familles, les autres pas. Lisez le roman de Gaboriau, L’affaire Lerouge, ou encore Eugène Sue, ou Ponson du Terrail.

En renonçant aux bateaux mouches, Paris a beaucoup perdu ; il est question d’y revenir et un projet, dit-on, est à l’étude ; il a donc les plus grandes chances de ne pas aboutir. Voici un extrait d’un article paru récemment à ce sujet sous la signature de Geneviève Schweitzer, accompagné du regret de ne pouvoir le citer en entier : Pendant des siècles le coche d’eau fut pour les parisiens le transport en commun privilégié. C’est au milieu du XVII ème siècle que les habitants de la capitale ont commencé à voyager régulièrement sur la Seine. D’abord du pont Royal au pont de Sèvres, puis jusqu’à Charenton. Plus tard l’engouement pour le bateau devint tel qu’en 1900, année de l’exposition, quarante deux millions de voyageurs sont transportés. Mais le chiffre chute brutalement à douze millions en 1910 – le métro était né, la voiture avait conquis Paris – pour tomber à cinq en 1923 : c’était la fin.

Les bateaux mouches travaillaient d’une autre manière encore à l’embellissement moral de Paris. Un excellent point d’observation était le square du Vert Galant, à l’extrémité de l’île de la Cité. De là on s’amusait de la Seine, parcourue du matin au soir par des embarcations de toute sorte dont la variété et la fantaisie formaient un dessin animé. Nous nous souvenons encore du toueur : c’était une sorte de chaland sans hélice ni roue qui se hâlait sur une chaîne longue de plusieurs kilomètres posée sur le fond au fil de l’eau ; il mugissait sans cesse pour annoncer son arrivée : il fallait bien que les concurrents se dérangent pour lui, car il aurait été incapable de modifier d’un mètre son itinéraire.

Parmi les aimables souvenirs du passé, aujourd’hui disparus ou devenus méconnaissables, il convient de citer la ligne de chemin de fer de Sceaux : c’était celle des amoureux qui menait en particulier au célèbre parc d’attractions de Robinson, où l’on pouvait boire de la bière dans un arbre. Il était assez populaire pour que son nom fût donné à l’une des stations : Sceaux – Robinson, bien qu’il y eût fort loin l’un de l’autre.

Pourquoi décrire la ligne de Sceaux ? Il est si facile d’aller la voir : il suffit de se rendre à Pithiviers, à 10 kilomètres de Paris, en remontant l’Essonne. Un aimable groupe, dont l’initiative mérite des éloges, a ressuscité un petit chemin de fer d’autrefois, avec une vraie petite locomotive qui est un gros joujou exhalant un parfum d’innocence, tandis que les vieilles voitures sont ouvertes au vent. Vous prenez place, la locomotive s’ébranle en rugissant comme une grande personne et entre en compétition avec les autos qui circulent sur la route voisine ; aucune barrière ne vous en sépare et vous roulez au milieu des champs comme Attila. Après quelques kilomètres trop vite parcourus, le train fait demi tour et vous ramène au terminus, qui vous offre un amusant petit musée. N’oubliez pas avant de partir d’aller remercier la petite locomotive qui, pour vous distraire, a su renoncer au repos. Si vous êtes enfant, vous êtes ravi ; si vous êtes grand père, vous avez eu une bonne journée de détente. Tous les passagers sont disposés à rire dans le petit train de Pithiviers.

Au terminus de la ligne de Sceaux était la place Denfert, au lion de Belfort. De nos jours, au terminus, une voie s’achève en ligne droite : le train s’arrête  et repart en sens inverse. Ici la voie était circulaire pour le plus grand plaisir des spectateurs ; le train arrivant entrait dans le cercle, s’enroulait en le suivant, et ressortait par où il était entré, en se mordant la queue : c’était passionnant. De plus un défaut d’attelage faisait que, au départ, chaque voiture était un peu en retard sur la précédente : il en résultait une secousse qui, pour les voitures de queue, était brutale et achevait de nous mettre en joie. La ligne entrait aussi au bois de Verrières, alors sauvage ; les gens du pays disaient y avoir rencontré des chevreuils ; je n’ai jamais eu cette chance !

Comment se chauffait-on à Paris en 1900 ? Évidemment pas tous de la même manière : en général, dans la classe bourgeoise, au bois. Il venait souvent du Morvan, au fil de l’eau, par flottage : méthode économique qui est encore pratiquée au Canada sur une bien plus grande échelle. Là on flotte des troncs entiers, chez nous des bûches. Pour aider, un barrage avait été établi et avait formé le lac des Settons, aujourd’hui lieu d’excursions. Le bois coupé était déposé en tas tout au bord de la rivière et, les vannes étant ouvertes, le flot l’entraînait dans la Cure, puis dans l’Yonne : il était repêché dans la Seine en amont de Paris.

Le feu de bois a été maintes fois célébré, par Anatole France racontant Le crime de Sylvestre Bonnard, ou par Dickens dans Le grillon du foyer : il faisait partie de la douceur de vivre et c’est lui qui a enfanté la charmante locution : le coin du feu. Auriez vous jamais envie de dire : le coin du radiateur ? Le feu  mettait en jeu la pincette, la pelle et le ramoneur noir et poétique ; l’entretenir favorisait la réflexion philosophique, surtout si l’opération se faisait sous la présidence d’une bonne pipe. C’était la lutte entre l’esprit du bien qui cherchait à entretenir le feu et l’esprit du mal qui voulait l’éteindre. L’expérience faisait découvrir des ruses qui prenaient l’adversaire au dépourvu ; et d’autres qui économisaient le bois. Les Hollandais ont un concours qui permet de couronner le fumeur qui aura fait durer sa pipe le plus longtemps ; pourquoi pas un concours de bûches ?

Mais il faut bien le dire, le bois chauffait mal. Nous avions froid en hiver, ou plus exactement c’est ce que le thermomètre nous aurait dit ; la chaleur fuyait par la cheminée qui, de temps en temps, prenait feu, lorsqu’elle n’avait pas été ramonée à temps. La compagnie d’assurance était à cet égard impitoyable. C’était très joli, un feu de cheminée, une sorte de feu d’artifice économique : le tuyau vomissait un immense panache de fumée noire parsemé de brillantes étincelles semblables à des étoiles filantes

Un système déjà plus perfectionné était celui des bouches de chaleur : un foyer général logé dans la cave chauffait l’air qui montait de lui-même aux étages par des poteries et sortait dans les pièces d’habitation par des bouches, presque au niveau du plancher. Sont-elles aujourd’hui interdites, ou est-il devenu impossible de trouver un chauffeur ? En tout cas elles paraissent abandonnées.

Disons un mot des ascenseurs : là aussi ma génération a assisté à une évolution rapide. Pour une fois je lui donnerai une bonne note afin de montrer que je n’ai pas de malice.

Pour comprendre la situation il faut se rappeler que le moteur électrique était tout jeune et fort éloigné de la perfection qu’il a atteinte : le collecteur Gramme qui en était l’élément essentiel avait été présenté à l’académie des Sciences en 1871. Actuellement il n’est guère de ménage qui ne possède au moins un moteur, mais à ce moment on n’y pensait guère et la seule force motrice qui parût digne de confiance était celle de l’eau. Un puits vertical était creusé dans le sol, aussi profond que l’immeuble était haut, sous la cage de l’escalier ; il recevait un cylindre de fonte dans lequel était admise l’eau de la ville où plongeait un piston de la même longueur, surmonté par la cabine : la pression de l’eau la faisait monter.

J’ai pu assister avec compassion à l’agonie d’un ascenseur de ce type, dans un immeuble cossu de la rue de Varennes ; il était le dernier de sa famille et s’est éteint vers 1950. Au départ il était magnifique d’énergie et semblait capable d’escalader le ciel ; mais au second étage il demandait à réfléchir ; au quatrième on l’aurait volontiers poussé ; il rassemblait ses dernières forces et la prudence commandait d’en sortir.

Comment s’éclairait-on à Paris ? La façade de bien des maisons qui ne sont pas nécessairement les plus anciennes porte encore une plaque émaillée bleue sur laquelle le passant peut lire : eau et gaz à tous les étages. Vers 1900, cette plaque définissait encore le niveau social de l’immeuble, mais non sans quelque hypocrisie. Souvent l’eau atteignait bien réellement l’étage, mais en un point seulement, sur le palier ou dans un minuscule réduit appelé le plomb qui servait à l’évacuation des eaux usées, comme dit pudiquement le dictionnaire. Usées par quoi ? Elles n’avaient jamais servi.

L’escalier était éclairé par un bec papillon ; c’était un terme technique qui n’avait aucune aspiration poétique ; simplement le gaz sortait par une petite fente creusée dans un ajustage de stéatite et la flamme s’étalait un peu comme une aile. On ne voyait pas de nécessité à faire mieux. Comme partout pas de dépenses somptuaires : le concierge allumait les becs le soir et ils brûlaient jusqu’au matin. Dans l’appartement nous avions la lampe à huile, posée au milieu de la grande table avec la famille tout autour. L’expression lampe à huile éveille le souvenir de la préhistoire et nous avons vu récemment un groupe de vignerons bordelais décider de fabriquer leur vin « comme au temps de la lampe à huile ». Plût au ciel !

La lampe inventée par Carcel en 1800 avait constitué un grand progrès, tel que l’unité de puissance lumineuse avait été nommée le carcel, par décision internationale. Un mécanisme commandé par un ressort faisait monter l’huile jusqu’à la mèche et devait être remonté tous les jours ; il émettait à la fin de l’opération un gentil petit glouglou. Le verre de la lampe supportait un abat jour de carton léger, blanc à l’intérieur, qui abattait réellement la lumière au lieu que les types modernes la dévorent. A l’intérieur il arrivait souvent qu’une mouche, «  musca domestica », vole éperdument pendant des heures en se cognant stupidement au carton ; à l’extérieur l’abat-jour était nécessairement vert.

Si la famille était nombreuse une seule lampe ne suffisait pas et il en fallait une famille aussi. Son entretien était confié à la bonne à tout faire et ce n’était pas une mince besogne, à tel point que l’heure à laquelle les lampes étaient faites marquait dans la journée. Il fallait couper les mèches à la bonne hauteur, bien régulièrement sans quoi la lampe filait et remplissait l’atmosphère de flocons noirs, essuyer le verre, faire le plein d’huile. Et surtout astiquer le corps de cuivre jaune qui devait briller comme un miroir : aucune ménagère n’aurait toléré le moindre voile. Répétée chaque jour pendant des dizaines d’années cette opération conduisait à des merveilles.

Ma génération a assisté à l’agonie de la chandelle qui était bien des fois séculaire – quand vous serez bien vieille le soir à la chandelle …-. Elle n’était déjà plus employée que pour ses qualités de corps onctueux : les militaires s’en oignaient les pieds, avant les grandes marches, pour éviter les ampoules. La chandelle avait de grands défauts : d’abord elle graissait tout ce qu’elle touchait, surtout en été. De plus elle coulait à la chaleur de la flamme, en donnant des stalactites peu esthétiques qui en faisaient perdre beaucoup. Aidé de Gay- Lussac le chimiste Chevreul avait trouvé un remède à ces deux maux en décrivant, dans un brevet du 6 janvier 1825, la bougie stéarique, fabriquée d’abord au voisinage de la barrière de l’Etoile et connue dans le commerce sous le nom de bougie de l’Etoile.

Les dîners de famille se faisaient aux bougies : une dizaine plantée dans des candélabres de cuivre brillant. La lumière était douce, sans ombres tranchées, et les dix flammes oscillaient sans cesse comme si elles avaient été vivantes. Flamme et vie sont synonymes.

 Le gaz était fourni sous le nom de gaz d’éclairage, mais il éclairait peu. Un inventeur qui savait le latin avait imaginé la lampe au charbon blanc, ou albo-carbon ; avant d’arriver au brûleur, le gaz traversait une boite métallique plate pleine de boules de naphtaline doucement chauffée par la flamme ; il s’y chargeait de vapeurs qui donnaient un éclat bien supérieur ; cette lampe fonctionnait parfaitement mais son usage ne s’est pas répandu.

Ma génération a assisté à la naissance, la gloire et la mort du manchon Auer ; le tout en quelques dizaines d’années. Auer von Welsbach était un chimiste autrichien, né à Vienne en 1858, qui s’était intéressé aux terres rares et avait réussi à les rendre communes. Notre planète renferme dans son noyau central un grand nombre de métaux dont quelques uns sont en abondance : fer, aluminium, zinc, cuivre, plomb. D’autres sont plus réservés : mercure, étain. Enfin certains sont rares et ne se trouvent dans les roches qu’en quelques points où des prospecteurs les ont dénichés ; les laboratoires n’en possèdent que quelques grammes et ils sont entourés d’un certains mystère. Le chimiste français Georges Urbain avait entendu dire que l’un de ces éléments avait été trouvé dans la mine de Huanchaca et il avait cherché désespérément où se trouvait cette mine, jusqu’au jour où un hasard lui fit découvrir qu’elle avait un bureau en plein Paris : il ne se fait pas beaucoup de publicité autour du samarium, du dysprosium ou de l’ytiorbium.

Auer von Welsbach était l’un des rares maniaques qui s’intéressaient vers 1900 au thorium et au cesium. Le premier avait été identifié en 1818 par le suédois Berzélius et baptisé en hommage à Thor, le dieu du tonnerre. Le second, plus vieux de quelques années, se réclamait de Cérès, reine des moissons, mais n’avait rien à voir avec les épis dorés. Il s’est rendu utile par une autre vertu : entrer dans la composition du ferrocérium, pierre à briquet ou pierre Auer.

Le manchon Auer, né en 1885, était un petit cylindre d’un tissu très léger, imbibé d’une préparation de thorium et de cérium, puis recouvert d’une couche très mince de nitrocellulose qui le rendait maniable ; pour le mettre en état, on le suspendait au dessus d’un brûleur à gaz spécial et on y mettait le feu ; la nitrocellulose brûlait et il restait un squelette ténu d’oxydes qui répandait une brillante lumière.

Le progrès était tel que le manchon Auer avait franchi tous les obstacles. Il avait tout contre lui, son étrangeté, sa nouveauté, sa fragilité, la rareté du thorium. Un hasard m’a permis de découvrir un jour, en cherchant tout autre chose, un rapport présenté à son sujet par de hautes autorités à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, qui ne contestait pas l’originalité de la découverte d’Auer, mais ajoutait aussitôt que toute application pratique était exclue. Comme encouragement c’était tiède ; et ce rapport devait être affiché dans tous les bureaux occupés par des Pancrates. Il n’est nullement exagéré de dire que, vers 1900, le manchon Auer éclairait le monde entier. Le gaz n’était même pas nécessaire et certains modèles fonctionnaient au pétrole. Il a été tué par l’électricité.

Les sociétés françaises en mesure de fournir de l’électricité étaient nombreuses, sans doute plusieurs centaines ; chacune était maîtresse chez elles et choisissait le genre de courant qui lui convenait le mieux. Rien qu’à Paris on voyait coexister le courant continu, le monophasé, le diphasé, sous divers voltages et c’était une tour de Babel. Les petits revendeurs d’appareillage devaient avoir leur marchandise en triple ; le moteur ou la lampe qui convenaient aux numéros pairs de la rue étaient inutilisables du côté impair. Les inconvénients d’une pareille situation anarchique n’ont jamais été aussi évidents en aucun pays que lors d’un incendie qui eut lieu à Bruxelles, à l’époque où la ville était divisée en quartiers que les municipalités voulaient tout à fait indépendantes. Pour l’éteindre le concours de tous les pompiers de la ville aurait été nécessaire : il ne put pas être obtenu parce que les tuyaux d’une commune ne s’adaptaient pas aux prises d’eau de la voisine.

Et l’éclairage public ? Nous n’apprendrons rien à personne en rappelant que nous vivons aujourd’hui le siècle de l’électricité. Mais comme ce siècle a duré bien plus de cent ans, un autre langage est préférable et nous ne saurions mieux faire qu’en empruntant celui de la géologie qui parle de périodes. La période primaire est celle du bâton de résine frotté avec une peau de chat : elle a sombré dans l’oubli. La période secondaire est celle de la pile Volta : le nom seul de l’instrument a survécu et nous connaissons tous la pile miracle qui parle anglais et ne s’use que si l’on s’en sert. La période tertiaire est celle de la pile de Bunsen ; le quaternaire commence avec Ampère et l’action électromagnétique ; les temps modernes ont vu naître le gigantisme et les groupes de 600 000 kilowatts de nos centrales.

Pour le bourgeois parisien l’histoire commençait au quaternaire ; il avait déjà connu l’éclairage des rues au gaz, avec le bec Papillon dont il a déjà été parlé. Tout au long des rues, au bord du trottoir régulièrement espacés, se dressaient les réverbères, colonnes de fonte reposant sur un socle tronçonique, hauts de plus de trois mètres et surmontés d’une lanterne. Une profession justement honorée était celle d’allumeur de réverbères. Tous les soirs quand le jour tombait, on le voyait passer le long des rues, tenant à la main une longue perche au bout de laquelle brillait une petite flamme ; ses gestes étaient rapides et précis ; il s’approchait de chaque bec, ouvrait le vitrage de protection et le robinet. Au matin il refaisait sa tournée en sens inverse. La ville devait avoir une petite armée d’allumeurs pour que toutes les rues soient éclairées en même temps et ils étaient très considérés. Ils étaient en contact avec la population car rien ne les empêchait, leur tournée une fois faite, d’échanger leurs impressions avec M. Pipelet.

Les réverbères aussi savaient se rendre utiles : d’abord en accrochant les ivrognes qui erraient sans soutien ; puis en cas de troubles, d’une autre manière fort bien définie par la chanson révolutionnaire :

Ah, ça ira, ça ira, ça ira

Tous les bourgeois à la lanterne !

Ah, ça ira, ça ira, ça ira

Tous les bourgeois on les pendra !     (7)

A Paris l’apparition de l’ampoule (appelée lampe à incandescence, par opposition à la lampe à arc) ne causa pas grand émoi. Mais, dans les campagnes, la surprise fut totale : j’assistai un jour à une scène dont le souvenir m’égaie encore. L’électricité venait d’être installée dans une ferme écartée et le courant devait nous être donné à onze heures ; nous l’attendions, anxieux, en compagnie d’un paysan fort éloigné d’être bachelier. A onze heures, rien ! Onze heures dix, rien. Nous commencions à être inquiets mais le vieux nous rassura : il faut bien, nous dit-il, donner à l’électricité le temps d’arriver ; elle vient de loin ! Cette simplicité nous amusa ; mais qui fut quinaud ? Au quart, les lampes s’allumèrent : l’électricité avait mis un quart d’heure pour franchir quatre kilomètres. (8)

Les parisiens sont-ils satisfaits de leur éclairage public ? Personne ne peut le dire. Ils ne descendent pas dans la rue pour protester et c’est à l’heure actuelle un symptôme indiscutablement favorable. Mais une publication récente de la grande presse nous apprend qu’il est question de changer 18 000 foyers lumineux sur un total de 89 000. La méthode en usage pour ces changements a été exactement décrite par Pagnol dans Topaze, et le lecteur est prié de s’y reporter. Je peux garantir l’exactitude du récit, ayant vu moi-même déplacer un candélabre sans raison apparente ; je veux dire apparente pour moi, qui habite en face.

    Les parisiens se distrayaient, les bourgeois .. et le peuple de même   La bourgeoisie moyenne ou haute avait ses salons. N’ayant jamais eu accès aux altitudes, je ne peux apporter pour la haute que des témoignages indirects. Mais elle a été parfaitement décrite par d’autres mieux placés que moi : les tendances extrêmes étant représentées d’un côté par Paul Bourget et de l’autre par Labiche, avec Emile Augier comme terme moyen.

Les Dames avaient leurs jours, auquel elles recevaient leurs amies, et bien entendu leurs ennemies aussi. Ils s’annonçaient par un branle-bas dans la maison. Dans le salon les meubles, soigneusement protégés les autres jours par des housses, étaient déshabillés, repolis et alignés. Il n’y avait pas un centimètre qui ne fut rendu irréprochable. L’ennemi allait venir et quelle aurait été la joie de Mélanie si elle avait pu dire à son mari en rentrant à la maison : tu sais, nous sommes allées voir Amélie à son jour ; tu ne le croiras jamais, j’ai vu une miette de pain derrière le piano.

De quoi parlaient ces Dames ? Une obligation limitait le choix des sujets et aussi le ton à adopter. Il fallait être comme il faut, sans défaillance. Cela voulait dire : n’émettre aucune opinion qui ne fut pas conforme au credo du Milieu : respecter les puissances, armée, magistrature, haute finance, clergé. Il ne fallait risquer aucune opinion personnelle, ni élever la voix, ni essayer de se mettre en avant autrement qu’en souscrivant aux bonnes œuvres. Il se produisait parfois des accrochages : dans une ville de l’Est une pauvre femme qui ne pouvait pas trouver de travail et dont les enfants avaient faim, vola un pain à la boulangerie. Sur la plainte du propriétaire elle fut poursuivie : le président du tribunal l’acquitta, je ne me souviens plus s’il s’appelait Magnard ou Magnaud. Ce jugement inhabituel et contraire à la règle du Comme il faut fut commenté sans bienveillance dans les salons : la mère devait laisser ses petits s’étioler, elle ne devait pas voler.

Le président fut loué par beaucoup, blâmé par d’autres ; de toutes manières il exerça une grande influence en ce sens qu’il amena à réfléchir des gens qui n’en avaient pas eu l’occasion ; il fit bien plus pour la classe des humbles que les discours les plus éloquents, je m’en souviens encore après 80 ans. Mais les salons furent inflexibles : il faut dire à leur décharge que le sort des travailleurs manuels ne préoccupait pas beaucoup la classe dirigeante. La marche des idées est lente et un demi siècle ne s’était pas écoulé depuis que l’on avait entendu un grand homme d’état déclarer, sans soulever aucune émotion, que ceux qui étaient nés pauvres devaient mourir pauvres et ne rien demander de plus.

 Avec toutes ces restrictions aux conversations, que restait-il pour animer les Jours ? Les arts, la musique, les spectacles. Il fallait être au courant et pleurer la mort de la Malibran. Toutes les jeunes filles s’efforçaient de jouer du piano et la première question, si un déménagement devenait nécessaire était : où mettrons nous le piano ? Ne soyons pas trop méprisants car, de nos jours, on se demande : où allons-nous mettre l’auto ?

Pour la littérature, les salons disposaient de deux guides sûrs : tout en haut, à un niveau inaccessible, la Revue des deux Mondes ; à un rang nettement inférieur, les Annales politiques et littéraires, dont le critique, Francisque Sarcey, était redouté : il ne goûtait guère que le classique et, pour employer une expression moderne, il n’avait pas pu encaisser Ibsen, les Maisons de poupée le mettaient hors de lui. Sa méfiance vis-à-vis de la nouveauté allait un peu loin et la bicyclette était pour lui un jouet sans avenir. Mais il faut reconnaître qu’il n’aurait jamais signé l’un de ces articles de publicité ou de complaisance qui déshonorent de nos jours les feuilles consacrées à la littérature. Il n’avait pas tous les jours un génie à mettre sous le projecteur et une bulle de savon à gonfler. S’il revenait au monde bien des lecteurs trouveraient avantage à l’écouter.

Et les fêtes populaires ! Celles  du 14 juillet ont aujourd’hui bien changé. Jadis la jeunesse en célébrait dans la liesse deux autres : le mardi gras et la mi-carême ; il n’en reste que le souvenir ; elles n’ont plus rien de comparable à ce qu’elles ont été, pour les jeunes du moins.

Elles n’avaient aucune prétention intellectuelle et n’en sentaient pas le besoin ; le programme était de s’amuser et chacun était maître des moyens à employer. Beaucoup de tout petits portaient des masques, plus rarement un costume complet de carnaval ; les moins ambitieux, un nez de carton. Ces déguisements suffisaient à les mettre en joie, surtout s’ils se rencontraient au hasard, au coin d’une rue. Ce fut pendant plusieurs années le rôle des confettis et des serpentins d’entretenir la bonne humeur générale. Il est presque inexplicable que des procédés aussi primitifs aient pu obtenir un effet aussi plaisant ; on peut y voir un témoignage du bon équilibre moral de 1900. Quand l’homme est dans son état normal, il cherche à s’amuser et y parvient sans difficulté, simplement en se laissant glisser vers ses penchants naturels dont le plus essentiel est de redevenir enfant et de faire du bruit. Pour arriver à s’amuser, il suffit de le désirer ; le reste va tout seul.

Les confettis étaient de petites rondelles de papier multicolore, de la grosseur d’un petit pois, que nous achetions dans de grands sacs de papier. Le terme était d’origine italienne et était entré en France par Nice, mais nous disions un confetti, des confetti. Le jeu consistait à en prendre une pincée, dans les grandes circonstances une poignée, et à la jeter à la figure du premier venu, les garçons visant surtout les filles et inversement ; la victime et son tourmenteur riaient autant l’un que l’autre. Le serpentin était un interminable ruban de papier, multicolore aussi, enroulé en spirale, dont les arbres étaient les destinataires. Convenablement lancée, la spirale se déroulait en s’accrochant aux branches et c’était à qui lancerait la sienne le plus haut. Toute brutalité était exclue d’un commun accord, mais, à vrai dire, pas toute soif. De nombreux cafés restaient ouverts et louaient un orchestre qui donnait à danser. Que fallait-il de plus ?

Le beau temps ne dure pas toujours et les lendemains étaient moins plaisants, pour les employés municipaux au moins : la quantité de confetti projetée était telle que les trottoirs en restaient couverts et qu’il fallait laver à grande eau. On devait décrocher les serpentins qui, s’il venait à pleuvoir, offraient un spectacle lamentable : pour les enlever une armée de singes aurait été nécessaire. Mais qui pouvait le regretter ? On s’était bien amusé la veille ; il n’y a pas de roses sans épines.

L’historien consciencieux ne peut passer sous silence un petit évènement qui amusa un instant les parisiens : trois péniches avaient été amarrées le long d’un quai : Amour, Délices et Orgues, rappelant une singularité de la grammaire française. Délices offrait d’excellente cuisine ? Orgues une musique choisie. Pour ce qui est d’Amour, il suffira de dire que la péniche était discrète, louée à la nuit et que les clients ne soignaient pas leur publicité.

 Oserons-nous rapprocher des fêtes la grande inondation de 1910 ? Elle ne fut une fête pour personne et causa des pertes matérielles incalculables. Elle fut aussi extrêmement spectaculaire et l’historien consciencieux que nous venons de rencontrer ne doit pas l’oublier. Les petites crues de la Seine sont fréquentes et seuls les mariniers y font attention ; mais celle de 1910 était d’un tout autre ordre, car la Seine atteignit un niveau qui n’avait été dépassé que deux fois, en 1740 et en 1658. Elle monta de sept mètres. Fait curieux : parmi les quartiers qui en souffrirent le moins figure l’Ile Saint Louis, juste au milieu de l’eau.

C’est dans cette occasion que le zouave du pont de l’Alma se couvrit de gloire ; à mesure que le flot montait, son anatomie était de plus en plus immergée ; l’échelle officielle était au pont de la Tournelle, mais qui s’en souciait ? L’échelle, c’était le zouave. Tant qu’il en eut à la cheville personne ne s’émut ; à la taille, on s’inquiéta. Heureusement, si ma mémoire est fidèle, l’eau n’arriva jamais à la bouche et il ne fut pas noyé.

La plupart des ponts le furent ; ou plus exactement le pont lui-même surnageait mais était devenu inaccessible : par exemple le pont Royal auquel conduit la rue du Bac. Nous habitions cette rue qui n’avait jamais aussi bien mérité son nom car pour traverser l’onde un bac aurait été des plus utile. Nous constations, sans trop d’émotion, que le flot montait, mais un jour nous n’eûmes plus ni eau, ni gaz, ni électricité et il fallut capituler, le flot ayant envahi la chaussée. Un escalier descendait à la cave : deux marches seulement étaient hors de l’eau. Le pont Saint Michel resta accessible ; mais celui qui y descendait en venant de Montrouge assistait à un spectacle curieux : pour voir les bateaux il devait regarder en l’air, le flot montant jusqu’au parapet. De longues files de barriques passaient au fil de l’eau ; la crue avait été si forte et si rapide que leurs propriétaires avaient dû les abandonner à leur sort. Plus bas, vers Suresnes, des sauveteurs bénévoles les repêchaient en soulevant un grave problème : à qui appartenait la barrique rescapée ?

Le comique ne perdant jamais ses droits, des cartes postales circulaient dont l’une montrait, au milieu d’un immense lac, sur une pancarte : terrain insubmersible. Sur une autre, un bateau lavoir affichait : service interrompu par suite de manque d’eau. D’eau claire évidemment car celle du fleuve était boueuse et entraînait une quantité incalculable de détritus de tout genre. Nous ne lui en eûmes aucune reconnaissance. Bien plus à plaindre furent les bouquinistes et antiquaires dont les caves étaient pleines : tout fut perdu, et l’on put pendant longtemps voir le long des quais des tas informes de décombres dont personne ne savait que faire.

Comment pourrait-on décrire Paris en 1900 sans parler de la Tour Eiffel ? Elle avait onze ans et ne faisait pas encore partie du paysage : les passants la regardaient avec surprise et certains avec hostilité.

Lorsque Gustave Eiffel avait proposé d’élever à Paris une tour haute de 500 mètres entièrement en fer, deux camps s’étaient formés. Les poètes avaient été séduits par la hardiesse du projet : il n’existait rien de pareil dans le monde entier. D’autres sentaient plus ou moins confusément que le projet de Eiffel annonçait un profond changement dans nos méthodes de construction, par la substitution du fer à la pierre, et ne pensaient pas qu’il en résulterait un progrès. Ce progrès était pourtant déjà visible ailleurs et Eiffel était connu parmi les novateurs pour avoir construit dans le massif central, sur la Truyère, le pont de Garabit, dont l’arche avait causé une véritable sensation par sa hardiesse et son apparence de dentelle. Du côté des opposants un argument au moins mérite d’être signalé car il n’a rien perdu de son actualité. La tour, selon eux, avec ses quelques 500 mètres, était une offense à l’harmonie ; elle était disproportionnée et n’était pas à sa place dans le Paris de Haussmann, qui était le seul Paris concevable.

Pour comprendre cet argument il suffit d’aller voir l’avenue de l’Opéra : tout y est sacrifié à l’harmonie : la hauteur des maisons est en rapport avec la longueur de l’avenue, aucune d’entre elles ne cherche à attirer l’attention aux dépens de ses voisines et pourtant elles sont toutes différentes. La grosse masse de l’Opéra qui ferme l’horizon n’est ni trop grande, ni trop petite : ce qui fait la beauté de l’avenue, c’est que le passant n’y remarque rien.

Au contraire la Tour serait trop remarquée ; elle était trop grande, trop disproportionnée, trop tape à l’œil. En plus elle sentait l’usine et non l’œuvre d’art.

Pour apprécier cet argument il est bon de regarder une vue de New York, tel que l’aperçoit le voyageur en débarquant. Cette vue peut être impressionnante mais elle n’est pas belle. On sent trop que chaque constructeur n’avait qu’une chose en tête : faire plus haut que son voisin, en dépensant plus que lui : ce n’est pas de l’architecture, c’est de la finance ! Ce qui a permis finalement, après une longue et âpre querelle, de réaliser la Tour, c’est que le quartier au milieu duquel elle devait s’élever était peu fréquenté et à l’écart du vrai Paris. Ses adversaires se résignèrent en pensant qu’après tout il n’y aurait pas grand mal. Et aller voir monter la Tour devint une distraction pour les dimanches. Plus tard les gens en eurent une autre qui se renouvela plusieurs fois : aller voir repeindre la Tour, du haut en bas par une équipe de chamois insensible au vertige.

Vers 1900, Paris pouvait passer pour une belle ville, où la vie était plaisante. Le mot Harmonie que nous avons déjà pris pour symbole, était pleinement justifié. L’harmonie c’est aussi la douceur de vivre. Mais, dira-t-on, vous trichez. Vous l’avez dit vous-même, vous êtes un bourgeois et vous pensez bourgeois. Le travailleur manuel, l’ouvrier, qu’en faites-vous ?

Un bon ouvrier, un compagnon, gagnait cinq francs par jour : cinq francs or. Il pouvait se marier, fonder une famille et l’élever : des millions l’ont fait ; il pouvait même faire envie. J’ai personnellement à cette époque été en relations, fort agréables, avec une famille alsacienne qui avait émigré en 1971, en emportant le secret de la bonne cuisine. Tous les jeudis, les compétences se réunissaient pour décider de ce que l’on allait manger dimanche ; le vendredi et le samedi n’étaient pas de trop pour les préparatifs, ni le dimanche pour apprécier les résultats.

Mais il y avait des conditions : il ne fallait pas être malade, puisqu’il n’y avait pas d’assurance sociale ; il ne fallait pas vieillir puisqu’il n’y avait pas de retraite ; il ne fallait pas partir en vacances puisqu’il n’y avait pas de congé payé. Il ne fallait pas qu’il se produisit un chômage …

(2) A Olmet, il existe un document écrit par lui, sur les arbres de la propriété, et, plus généralement des monts du Cantal (JBP) (3) Les certificats d’emprunts russes étaient à Olmet ; ils ont été remboursés par Eltsine, très partiellement, en 2003. (4) WOLFF Etienne, Les pancrates, nos nouveaux maîtres, Julliard, Paris, 1975, 153 p, 21 cm (5) référence aux « Voyages de Gulliver » (6) Charles BRIOT, né en 1817, mathématicien, professeur à l’école normale supérieure, père de Mathilde BRIOT, qui épousa Emile Duclaux, dont elle eut trois enfants, Pierre, Jacques et un troisième mort en bas âge, après le décès de sa mère d’une fièvre puerpérale. (7) Il semble que le texte parle plutôt des aristocrates (8) L’histoire se passe à Olmet, le paysan est le gardien-jardinier de l’époque.

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