Introduction – Presque un siècle. Mémoires

Introduction

ADIEU A UN ARCHICUBE CENTENAIRE, JACQUES DUCLAUX (1)

Notre doyen, Jacques Duclaux, de la promotion 1895, est décédé à Paris le 13 juillet dernier dans sa cent deuxième année. Il était né à Lyon le 14 mai 1877 et nos camarades présents l’an dernier à notre Pot d’été – qui eut lieu justement le 14 mai 1977 – se souviennent que nous avions alors bu à sa santé, contents et fiers de prendre conscience d’un si bel évènement. Au même instant, non loin de là, à son domicile de la rue de l’Arbalète, ses deux filles lui offraient un petit calculateur électronique, dont il apprécia très vite, avec joie et entrain et après quelques leçons, toutes les possibilités, car il avait conservé, avec sa vivacité d’esprit, un attrait infatigable pour le temps présent.

Fils et petit fils d’archicubes éminents, Jacques Duclaux a été lui-même un chimiste et un physicien de grande valeur et en tout un novateur. Il avait commencé sa carrière scientifique comme agrégé-préparateur au laboratoire de chimie de l’Ecole (dirigé alors par Gernez, puis par Lespiau). Il y avait préparé sa thèse – non sans avoir, « chemin faisant », bénéficié avec ardeur et originalité d’une bourse « Autour du Monde » de la fondation Albert Kahn ; puis il s’était lancé dans une voie toute personnelle, ceci aussi bien du point de vue de ses recherches (il fut un pionnier de l’étude des colloïdes) que de celui de ses fonctions professionnelles : elles le conduisirent en effet de l’Ecole à l’Institut Pasteur (où son père, Emile Duclaux, avait été le successeur direct de Pasteur ), puis à l’Institut de Biologie Physico-Chimique, nouvellement créé (fondation E. de Rotschild ), et enfin au Collège de France, avec couronnement du tout à l’Académie des Sciences.

Nous laissons à la notice qui paraîtra dans l’Annuaire des « Anciens » le soin de préciser plus avant les brillantes étapes de cette carrière, mais nous allons faire appel à trois courts extraits de « Souvenirs sur mon père » que vient de nous faire parvenir Madame Françoise Duclaux, pour évoquer d’autres aspects, pittoresques et attachants, de la personnalité de notre doyen.

Le voyage autour du Monde

 « En amoureux de la nature qu’il était, il a choisi pour l’utilisation de la bourse Albert Kahn des pays où peu de gens allaient à l’époque. Faisant ses traversées sur des navires de commerce, il a parcouru dans tous les sens l’Amérique du sud (Chili, Argentine, Pérou, Uruguay, Brésil) dont il nous parlait avec admiration dans notre enfance. Il avait grimpé dans la Cordillère des Andes et était stupéfié par les qualités de marcheurs des indiens, qui pouvaient, nous disait-il, se faire une orange glacée en une seule journée avec les oranges de la plaine et la glace des glaciers. Il avait rapporté de ses voyages de fort jolis souvenirs d’art indien, et un grand nombre de photos. Quelle ne fut pas mon admiration lorsque, l’an dernier, à cent ans passés, il a reconnu une photo trouvée à Olmet (lieu d’une propriété familiale dans le Cantal) et l’a immédiatement identifiée comme la rive du Paraguay dans un village dont il savait encore le nom et qu’il avait vu quelques quatre vingt ans auparavant. D’Amérique du Sud il était allé en Nouvelle Zélande, le plus beau pays du monde, d’après lui, puis, négligeant Chine et Japon, il est rentré en France après une visite à son frère aîné, Pierre, qui avait fait carrière à Haiphong en Indochine.

La « grande » guerre

Après quelques mois aux environs de Paris, dans la Territoriale, mon père a fait une bonne partie de la guerre comme sergent, commandant en Alsace une section de repérage par le son. Il y acquiert sur le tir au canon une telle expérience qu’en 1918, quand commencèrent les tirs de la « grosse Bertha », il affirme dès les premier jour que ce ne sont pas des bombes mais des obus tirés par un canon qui tombaient sur la ville. Je transporte cette affirmation au lycée, où je suscite l’admiration de tous. La fin de la guerre le retrouve lieutenant, dirigeant à l’E.N.S. un laboratoire de recherche sur les gaz de combat. Une grave blessure à une main, causée par l’ypérite, met de longs mois à se cicatriser, et il en conservera cette main légèrement déformée.

Ses amis, ses goûts, sa conversation.

 Je revois dans mon enfance ses deux meilleurs amis, Etienne Burnet et Félicien Challaye, tous deux normaliens. Jusqu’à la guerre de 14-18 ceux ci viennent souvent prendre une tasse de thé après dîner et Burnet fait de longs séjours à Olmet. Ils travaillent le bois, et Burnet grave des ronds de serviette, qui existent encore. Je me souviens également de son bon camarade, Georges Chavannes, replié de Bruxelles, rue des Feuillantines, pendant la guerre de 14 – 18. En sortant des réunions de la Société de Physique mon père se retrouvait régulièrement au Balzar, rue des Ecoles, buvant un demi avec des amis, dans une amicale conversation …

Il adorait la nature et portait un immense intérêt aux arbres. (2) Il collectionnait ce qu’il appelait des « P.D.V. » (Points de Vue) .. Cet hiver, à cent ans, il a pu nous donner l’itinéraire à suivre pour avoir une vue sur un château des Cévennes qu’il qualifiait de « château de contes de fées ». Il a été un très bon marcheur jusqu’à quatre vingts ans passés, où il se faisait encore conduire en voiture pour une promenade dans un coin qu’il aimait. IL surveillait avec amour la croissance de ses arbres. Depuis qu’il n’y allait plus, j’étais chargée de mesurer le diamètre du tronc des arbres d’Olmet, dont je lui rapportais des photographies qui faisaient son bonheur …

Au terme de sa vie, il nous donnait l’impression de « tout savoir » … Il était adoré de tous ceux qui l’entouraient » .

(1)  brouillon d’un article préparé par Françoise Duclaux, à la demande de M. Coulomb, directeur du CNRS, pour paraître dans le bulletin des « Amis de l’E.N.S. », fin décembre 1978. Il s’agit ici de souvenirs, Françoise ne connaissait pas le document Presqu’un siècle .

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