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In memoriam 1

Germaine A. D. 1885 – 1965

Qui était-elle, la ravissante jeune femme, fraichement mariée, assise sur la terrasse de la maison d’Olmet, sur le même fauteuil où je m’assieds encore, avec derrière elle le vieux mur taché d’une humidité à quoi les générations suivantes n’ont jamais réussi à remédier ? Ses yeux, vaguement asiatiques, d’où venus, fixent le photographe, son nouvel époux certainement, avec un léger sourire dont l’ironie est reprise par celui des lèvres ? De qui se moque-t-elle ? De lui ? d’elle ? Du monde ? La sagesse de la vêture et de la pose contredit ce sourire, il y a quelque chose de caché là-dessous.

Germaine sur la terrasse d’Olmet

 

Quelques cinquante ans et toute une vie plus tard les mêmes yeux noirs nous regardent dans ce portrait officiel que ses amis avaient réussi à lui faire accepter,d’elle même qu’elle donnait – se donnait-  dans les années soixante. Peu de gens alors se souvenaient de la merveille qu’elle avait été et je peux comprendre que la comparaison lui fut amère.

   portrait studio Harcourt

Mariée à 20 ans, mère de trois enfants à 26, elle se retrouva quatre années plus tard à la tête de la vieille maison familiale, dans une province éloignée, pour la durée de la grande guerre. Pour atteindre le hameau d’Olmet, au fond du Cantal, à une journée – ou une nuit – de train depuis la gare d’Austerlitz, à quoi s’ajoutait le transport final dans la charrette à âne, le voyage était une dure expédition : on emmenait, depuis Paris, tout le nécessaire, y compris les provisions de bouche, dans d’immenses malles qui peuplent encore les caves de la vieille maison ; il était entendu qu’on ne trouvait rien à Aurillac, pour ne pas parler de Vic sur Cère ;  j’entends encore ma grand-mère le dire de façon péremptoire.  Cette arrogance très quartier latin faisait l’impasse sur le reste de la famille qui, elle, vivait à Aurillac à l’année longue. A la décharge de ces femmes – ma grand-mère, ma mère, ma tante – nous dirons que l’aller–retour Olmet – Aurillac prenait trois ou quatre heures, jusqu’à l’arrivée de la première automobile, l’ineffable Zoé, entre les deux guerres.

 

En 1914 donc Germaine était seule ; elle fit face, comme toutes les autres. Et à cette occasion elle découvrit, elle aussi, qu’elle pouvait se débrouiller sans le moindre individu de sexe mâle à ses côtés. Elle pouvait gérer la maison et la famille, elle pouvait travailler à l’extérieur en participant à l’effort de guerre et – accessoirement – trouver dans cette participation un dérivatif à sa solitude.  Un hôpital militaire ouvrit à Vic sur Cère, pour soulager l’hôpital central d’Aurillac de ses blessés les moins atteints ; elle répondit à la demande de volontaires, devint infirmière bénévole et explora ainsi de l’intérieur les professions médicales. Ce fut le début d’une autre vie.

 

Quelles images retenir de celle qui découvre, à trente ans, son indépendance. La jeune femme qui promène les blessés dans la neige ? Celle qui tire au fusil sur la terrasse de sa maison ? Une jeune mère qui joue avec ses enfants et ses chats ou glisse dans la neige avec des skis trop grands pour elle. L’amoureuse qui fait scandale en menant une liaison avec un collègue de son mari, scandale dont il ne reste que l’échange épistolaire, solennel et laborieux, entre le mari et l’amant, le premier déjà professeur au collège de France et l’autre candidat à le devenir, tous deux constatant avec dépit qu’il est préférable pour eux de renoncer à la visite protocolaire prévue dans le processus. Le médecin enfin qui ouvre un cabinet de radiologie à Paris, le laisse tomber deux ans plus tard pour une mission officielle à Shanghai, revient en catastrophe au printemps 1939 et repart en décembre de la même année pour la Finlande envahie par les soviétiques, avec un convoi médical organisé par la croix rouge ?

Une vieille dame désargentée qui survit dans un studio microscopique à côté du bâtiment de l’UNESCO à Paris ? Une amoureuse des arts qui trouve toujours quelque ressource pour faire un cadeau à ceux qu’elle aime ?  Une grand-mère enfin, qui fut toujours à mes côtés dans toutes mes aventures, y compris les plus discutables, et dont l’ombre m’accompagnera jusqu’à la fin ?

 

Fut-elle une féministe ? Sans aucun doute, mais pas une militante. La génération précédente avait déjà donné dans le militantisme avec l’affaire Dreyfus et savait ce qu’il lui en avait couté. Pour Germaine et sa sœur Marguerite la politique était une affaire d’homme qui ne les attirait pas et le féminisme une question trop sérieuse pour être traitée en public, alors que les problèmes cruciaux ne manquaient pas. Mieux valait la faire avancer en douce, au cas par cas, et laisser les rôles visibles au frère (Pierre Appell) ou au mari (Emile Borel).

 

Fut-elle une aventurière ? Le mot est trop grand pour elle. Elle en avait la curiosité et le goût du risque, depuis l’enfance si l’on en croit sa sœur. Elle n’avait pas peur de grand-chose et son courage moral l’accompagna toujours. Elle regardait la mort en face, avec l’humour qui ne l’a jamais quittée : les dernières paroles d’elle que l’on m’a rapportées furent dites à la jeune amie qui l’accompagna à l’hôpital lors de sa dernière crise respiratoire : « Si l’oxygène ne vient pas à Germaine, c’est Germaine qui ira à l’oxygène ».

 

Une sœur, une mère et une amante.   Une femme qui se voulut libre et se donna les moyens de le devenir, même si cela signifiait la solitude, ce qu’elle savait. Un médecin, qui ne tint pas le premier rang, à la différence de sa consœur et lointaine cousine, Thérèse Bertrand Fontaine, mais dont le bon sens et la générosité étaient reconnus, surtout par ce qu’il est convenu d’appeler les « petites gens ». Une femme qui méprisait les honneurs et dont j’admire la répartie, faite dans le métro à quelqu’un qui se moquait de la légion d’honneur qu’elle portait à la boutonnière : « Oui monsieur, vous avez raison, je porte cette babiole parce que j’ai couché avec le ministre ». J’ai raconté cette histoire lorsque j’ai reçu la babiole en question en concluant ma réponse à celui qui me l’attribuait : « Moi non plus je n’ai pas couché avec le ministre, mais ma grand-mère m’était bien supérieure car elle avait reçu cette croix pour raisons militaires »

 

Oui, une grande dame, assurément.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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