Mémoires chapitre VIII

Chapitre VIII

 

 

Expériences hospitalières

 

 

Les hôpitaux donnent une autre occasion pour les contacts humains. J’en ai connu six, en plus deux sanatoriums en France et en Suisse. J’ai déjà cité rapidement l’hôpital Pasteur qui était une fondation privée et je parlerai d’abord des sanatoriums ou simplement sanas, qui étaient aussi des établissements privés, comparables jusqu’à un certain point à des hôtels. Comme nous le verrons, plus la comparaison est juste et mieux cela vaut.

 

 

Sanatoriums

 

J’ai fait un premier séjour à l’hôtel du Mont Blanc à Assy, au dessus de Sallanches. Le site était merveilleusement choisi pour une maison de repos : en plein soleil, abrité des vents du Nord par la chaîne des Fiz. A vrai dire cette chaîne n’offrait pas toujours un refuge sans critique. En plus d’un point elle est formée d’un schiste décomposé qui, s’il est bien trempé d’eau, donne une boue épaisse, susceptible de se mettre en mouvement sans prévenir. En petite quantité elle forme seulement des ruisseaux et j’en vis une avancer ainsi de quelques centaines de mètres en suivant une pente ; c’était dans des lieux déserts et il n’en résulta aucun mal. Quelques années plus tard il se fit une véritable avalanche qui détruisit un chalet.

 

L’air était merveilleusement diaphane. Celui qui n’a pas passé un hiver dans la montagne ne peut pas comprendre la splendeur du soleil. La température descendit à – 18 °, sans empêcher les promeneurs d’aller s’asseoir sur un rocher et d’y demeurer immobile au milieu d’un champ de neige, en extase devant la chaude lumière. Grâce à elle la vie n’est pas supprimée, même sous un mètre de neige. Celui qui se promène dans la campagne, surtout au voisinage des bois, voit que la neige porte d’innombrables traces de petits animaux invisibles le jour. D’ailleurs quoi que dise le thermomètre, la neige ne tient pas sur les pentes bien exposées et le soleil en a vite raison. L’herbe y reste toujours verte comme ailleurs au printemps.

 

Phébus aidant, je connus au début de mon séjour un bonheur parfait. Quel rêve, même si l’on n’est pas un paresseux irréductible, que de se réveiller le matin en pensant : aujourd’hui je n’ai rien à faire. Non seulement je n’ai rien à faire, mais tout travail m’est interdit. La lutte contre le microbe est dure et je ne dois pas gaspiller mes atouts.

 

Le panorama était immense et j’avais une bonne lunette. Je pouvais en particulier suivre les ascensions du Mont Blanc et je me réjouissais en constatant l’angoisse des grimpeurs devant l’un des derniers obstacles : le Mur de la Côte dont la pente est raide. L’allure des rampants n’était pas celle des conquérants mais plutôt celle des martyrs. Les mauvaises langues assuraient qu’il n’était pas rare de voir en ce point les guides offrir à leurs clients un appui qui n’était pas uniquement moral.

 

 

Le moral peut quelquefois être incriminé. J’ai connu un jeune Anglais qui, étant quaker, était tenu à une parfaite franchise vis-à-vis de lui-même. Il était parti le matin pour gravir le Cervin et l’ascension durait deux jours, dont le premier se terminait dans un refuge de haute montagne. A l’arrivée tout allait bien et le jeune quaker se félicitait de son idée. Mais quand il fut réveillé à 3 heures du matin le ton baissa. Se lever dans la nuit noire, par un froid polaire, avec la perspective d’enfiler des chaussures gelées au lieu de rester douillettement au lit ! Il se maudit lui-même : faut-il être sot, pensait-il dans sa rage, pour se mettre volontairement dans une telle situation et aller s’échiner dans de stupides cailloux.

 

Victor Puiseux était un astronome connu. C’était aussi un alpiniste renommé, il a laissé son nom à l’un des sommets du Pelvoux : la pointe Puiseux, 3 946 mètres. Comme tel il avait bivouaqué plus d’une fois à haute altitude, à la lumière des étoiles : si cette lumière est une compagne pour un pâtre chaldéen, elle avait valu à Puiseux de furieux rhumatismes qui, plus tard, attristèrent sa vie. Il se fiait à son expérience et une tradition veut qu’un groupe d’alpinistes bardés de piolets et attachés comme des saucisses l’aient rencontré tout au sommet du Mont Blanc, ayant pour seul harnachement un parapluie.

 

 

Le sana était dirigé pour la partie médicale par le docteur Arnaud envers qui nous avons tous une dette de reconnaissance. C’était un savant de valeur doublé d’un homme de haute conscience, et les consignes qu’il avait édictées étaient la sagesse même : repos, pas d’intervention inutile, patience. Tâchez d’obtenir que le patient oublie sa maladie et se croit en vacances.

Sa fin a été tragique, sous l’occupation bien des années plus tard. Les occupants le soupçonnaient de jouer un rôle dans la Résistance et ils avaient probablement raison. Un jour il fut emmené dans un bois écarté et tué d’une balle de revolver dans la nuque : un assassinat, rien de plus.

 

Une semaine de beau temps me permit de faire des observations touchant l’astronomie, à la mesure de mes moyens d’amateurs, qui étaient faibles. Une tradition veut que les étoiles soient visibles en plein jour si le temps est clair : il est seulement recommandé de descendre au fond d’un puits. Ce conseil me laisse perplexe. Au fond d’un puits on trouve généralement de l’eau fraîche qui n’invite pas à un séjour. Ensuite il faut regarder vers le haut, verticalement, ce qui soumet les vertèbres à des grimaces douloureuses. Tous comptes faits, j’aime mieux ne pas y croire que d’aller y voir. Mais à Assy mes vertèbres n’étaient pas en danger. Il suffisait de regarder sous un angle avouable. Je n’ai pas vu d’étoiles mais simultanément trois planètes. Sauf erreur de mémoire deux étaient Mars et Jupiter ; pour la troisième j’hésite entre Vénus et Saturne. Le difficile était de les trouver car le ciel est large. Mais dès qu’on y était parvenu, (ce qui pouvait demander plus de dix minutes) on pouvait les suivre indéfiniment et on s’étonnait d’avoir été si maladroit. Je n’ai aucun doute que les plus belles étoiles sont visibles en plein jour, du moins jusqu’à la deuxième grandeur.

 

 

Cinq ans après je retournai au sana, cette fois en Suisse, à Leysin. Les conditions matérielles y étaient bien plus favorables qu’en France où la pénurie semblait régner  – dans un grand établissement d’Agay les pensionnaires étaient invités à apporter leurs draps de lit et on pouvait avoir des inquiétudes pour la nourriture – A Leysin je fus accueilli dans un chalet qui portait le nom gracieux de Fleurettes et qui était plus que parfait. Les propriétaires rivalisaient de gentillesse et nous vivions en famille ; en fait depuis vingt neuf ans nous n’avons pas cessé de nous écrire. Cette atmosphère donnait un sentiment de sécurité indispensable à la guérison.

 

Je rends aussi hommage aux infirmières. En Suisse elles portent le nom de sœurs et s’efforcent de le mériter. L’expérience me permet d’affirmer que, si les sanatoriums suisses obtiennent des succès, le mérite en revient aux sœurs plutôt qu’aux médecins. La sœur est avant tout humaine tandis que le médecin tient des registres. Vous savez qu’elle ne vous laissera pas souffrir ; elle vous donne des conseils et non des ordres. Vous pouvez lui confier des pensées intimes avec l’assurance qu’elle les comprendra. En plus elle est cultivée et si son service lui laisse une heure libre, elle viendra la passer avec vous, qui êtes un peu sa propriété. Si elle en avait le droit elle vous dirait volontiers : faites comme chez vous.

Le médecin, lui, est souvent porté à abuser de son autorité. Il donne des ordres que vous ne devez pas discuter. En voici un exemple : j’avais un aimable voisin qui était pianiste professionnel et, comme beaucoup d’artistes, il souffrait de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament nerveux. Il s’inquiétait facilement et quand on se sait porteur de bacilles, les motifs d’inquiétude ne manquent pas. On mourait peu à Leysin mais la commune avait un cimetière dont bien des tombes ne portaient pas un nom suisse.

 

Ce voisin devait présenter tous les huit jours une analyse ; deux jours avant la communication du résultat, il ne dormait plus et ne faisait que se ronger jour et nuit. Des analyses aussi rapprochées étaient inutiles ; si la maladie évolue de manière normale, sans galoper, aucune méthode ne peut déceler un changement pendant une durée aussi courte. Deux jours d’énervement par semaine c’est dix fois trop pour un malade qui ne doit pas user ses forces. Une sœur l’aurait dit.

En plus, toutes les semaines aussi, le grand spécialiste venait voir ses malades. Mon voisin devait se lever de bonne heure, après encore deux jours d’anxiété. Que va-t-il me dire ? Le lieu du rendez vous était lointain ; il fallait d’abord atteindre la station de chemin de fer à crémaillère qui montait depuis Aigle, puis grimper encore un chemin en pente pour aller faire antichambre. Mon voisin revenait fourbu. Le seul conseil raisonnable que le spécialiste aurait pu lui donner aurait été : ne faites rien de ce que je vous demande. Je vous reverrai avec plaisir mais puisque vous êtes artiste nous parlerons peinture et musique. Pouvez vous me jouer un peu de Chopin ? Vous avez besoin de remuer un peu : chaque note, c’est un microbe qui capitule.

 

J’ai dit que l’oisiveté forcée était au début un pur délice ; mais il ne faut pas qu’elle dure. Certains semblaient s’en accommoder très bien et les cafés de Leysin étaient fréquentés par des soldats français en traitement qui ne souhaitaient rien d’autre et jouaient aux cartes des parties interminables. Mais pour d’autres, après un certain temps, une vie intellectuelle devenait nécessaire et, chose curieuse, on peut s’ennuyer à fond sans s’en apercevoir  Un jour quelques uns d’entre nous eurent l’idée de fonder une sorte de petite revue locale à l’usage des pensionnaires de Leysin : ce projet souleva un grand enthousiasme. Enfin nous aurions quelque chose à faire et le bilan à la fin de la journée ne serait plus éternellement un état néant. Nous allions vaincre l’ennui qui nous rongeait à notre insu. Si ce projet n’eut pas de suite, c’est en raison de difficultés matérielles.

 

Nous n’étions pas riches en 1945. L’argent venait de France au compte gouttes. Un trafic bizarre s’était créé, celui des timbres poste internationaux : n’importe qui pouvait les acheter en France et les envoyer par la poste ; le bureau suisse les rachetait en bon argent suisse avec une complaisance évidente et en dépit des règlements. Leysin appartient au canton de Vaud dont le peuple ne cache pas sa sympathie pour l’idée française et son indulgence pour nos erreurs.

 

Pour nous aider à passer le temps nous avions une magnifique bibliothèque très accueillante. En plus nous pouvions bénéficier d’un règlement exceptionnellement libéral : il suffisait d’adresser une demande pour recevoir dans les deux jours n’importe quel ouvrage de n’importe quelle bibliothèque publique de Suisse. A ma connaissance il n’existe chez nous aucune organisation aussi généreuse et nous pourrions la prendre pour modèle. Plus généralement je pense que nous trouverions grand avantage à être gouvernés par des Suisses qui feraient le travail utile tandis que nous nous chargerions des récriminations que nous savons mettre en avant mieux que personne.

 

L’assistance publique

 

Tout le monde a pu en faire la remarque : le fonctionnement des hôpitaux est souvent mis en discussion et les journaux nous apportent libéralement l’opinion des directeurs, des chefs de service, du concierge et des secrétaires de syndicats. Il ne vient à l’idée de personne de consulter les anciens malades. Pourtant qui connaît la question mieux qu’eux ? Ils ont été en contact avec l’hôpital 24 heures sur 24. Je me souviens de la visite que me fit un jour un grand chirurgien, un prince de la science, très écouté partout. Il me traça de son service un tableau idyllique : les malades étaient bien mieux que chez eux, traités en amis. Mais quand je félicitai de sa chance un de ses récents opérés, je le fis bien rire : le grand chef était de bonne foi ; mais il ignorait ce qui se passait chez lui, et de fait ne s’en souciait guère.

 

Le lecteur trouvera dans ce qui suit une bonne part de critique. Je tiens à dire qu’elle ne s’applique pas, sans discrimination, à tous les services. J’ai eu la chance d’être admis dans l’un d’eux qui ne méritait que des éloges : celui du professeur Siguier à la Pitié. Il trouvait le temps de passer chaque matin dans la salle et d’aller y parler avec chaque malade, non pas en chef mais en ami, trouvant pour tous une parole d’espoir. L’espoir, dans ces grandes salles d’autrefois – plus de quarante lits – qui semblaient le lieu de rendez vous de toutes les misères, avait grand besoin d’être soutenu : aussi sa venue était-elle souhaitée. Quand il entrait pour la visite quotidienne, le silence qui se faisait aussitôt témoignait de notre respect.

Il ne croyait pas aux drogues. Quand il m’eut examiné il me dit : vous venez de subir une opération sérieuse et vous avez eu des complications ; mais actuellement je ne vois rien de grave à vous reprocher et je ne vous ordonnerai aucun traitement ; reposez vous et ayez confiance. Et en effet j’avais confiance, à la fois dans le docteur Siguier et dans son interne, M.Rosenthal, qui était à son image.

 

Il doit être entendu aussi que mes critiques ne visent aucunement la chirurgie, car je fus opéré de main de maître. Mais l’opération est une chose, et ses suites, s’il y en a, en sont une autre.

 

Les meilleures intentions peuvent conduire juste là où l’on craint d’aller et l’histoire du pavé de l’ours n’est pas toujours une fable. Une aimable diététicienne vint me voir pour me composer un régime : c’était une faveur spéciale, ou tout au moins une preuve d’attention dont j’espérais beaucoup et qui pourtant tourna à une confusion. La jeune spécialiste ne me demanda pas mon avis et je ne la revis jamais. Une petite entrevue aurait pourtant été bien utile. Ayant absorbé de pleines boites de drogues et d’antibiotiques, je vivais dans un état constant de nausée, au point que je voyais venir avec crainte l’heure des repas. Le plat de résistance était une bonne platée de pâtes. Mon régime spécial était hors du circuit normal, les pâtes restaient longtemps en route et m’arrivaient froides. Essayez donc, un jour où vous aurez le mal de mer, de vous remettre d’aplomb avec une assiettée de pâtes froides ! Rien qu’en les voyant j’avais mal au cœur. Si je ne suis pas mort de faim, c’est parce que le plateau portait aussi des produits de luxe tels que la compote de pêches. Mais il n’est pas possible de remonter un malade par de la compote. En plus j’avais droit à un gros morceau de beurre que j’étais censé faire fondre sur les pâtes ; mais puisqu’elles étaient froides il n’y était pas sensible et j’en faisais cadeau à des voisins. Nous entendons souvent définir la prospérité par l’espoir qu’elle nous apportera plus de beurre que de pain ; j’espère n’être jamais prospère !

J’aimais bien le yoghourt et il n’aurait pas ruiné l’hôpital mais il était très demandé et fourni parcimonieusement ; trois ou quatre pots pour quarante amateurs. Lorsqu’il arrivait il fallait monter à l’abordage et je n’y parvins pas une seule fois.

 

 Je dus subir des transfusions et ne garde pas un trop bon souvenir. Je dirai tout à l’heure tout le bien que je pense des infirmières, mais l’une d’elles me rendit misérable. La consigne portait que la transfusion devait être effectuée lentement et c’était une mesure sage. Malheureusement la créature diabolique avait une conception particulière de la lenteur et chaque fois qu’elle passait devant mon lit, elle réduisait la vitesse de moitié. De ce fait la durée de la transfusion, qui aurait dû être de six heures, s’allongeait jusqu’à vingt quatre ; je restai une fois six jours entiers immobile, le bras allongé sur le drap, nuit après jour. Quand le débit est faible l’aiguille se bouche facilement, surtout si elle débite du sang ; il faut alors la retirer après avoir défait le bandage. Une nuit l’accident se produisit vers quatre heures du matin. L’infirmière intervint, n’ayant pour s’éclairer qu’une lampe de poche. Trouver la veine, même en plein jour, demande parfois de l’attention ; il arrive qu’elle roule et que l’aiguille pique à côté ; à la lumière d’une petite lampe c’est de l’acrobatie. La pauvrette n’y réussit pas et appela une collègue pour lui tenir la lampe ; toutes deux se mirent au travail sans plus de succès. Après une heure toutes deux étaient si énervées qu’elles renoncèrent. Et naturellement je n’étais pas plus brillant qu’elles ! J’avais eu d’abord le bras gauche bleu du poignet au coude ; puis ce fut le tour du bras droit. Quand il fut devenu écumoire on passa à la jambe gauche ; je sortis de l’hôpital en gardant la droite intacte.

 

Les pauvres filles étaient surmenées en raison de leur nombre insuffisant. Elles couraient du matin au soir et un calcul simple montrait qu’elles avaient parcouru ainsi, au bout de la journée, plus de trente kilomètres, soit le tour de Paris. L’une d’elles m’a déclaré un jour en arrivant : il est inutile de rien me demander, je n’ai pas le temps.

Cette situation pouvait avoir des conséquences pittoresques. Les repas étaient apportés dans de grandes marmites et distribués entre les ayant droit. Normalement la répartition était faite par une ou deux infirmières, mais le plus souvent aucune n’était disponible. Un malade s’était proposé pour suppléer : nous avions remarqué qu’il ne se lavait jamais les mains. Le pain était réellement distribué par une infirmière. Elle ne le touchait pas mais nous le tendait au bout d’une fourchette. Ainsi l’asepsie reprenait à un bout de la salle des droits ouvertement violés à l’autre bout.

Sur trois mois d’hôpital j’en ai passé à peu près la moitié dans une salle commune d’environ quarante lits, et l’autre moitié dans une chambre à deux. La seconde moitié fut la plus intéressante : j’y trouvai le meilleur et le pire.

 

Le pire me fut offert par une sorte de garçon d’une vingtaine d’années. Je dis garçon mais je n’affirme rien. A l’hôpital on n’a pas beaucoup de secrets les uns pour les autres, mais il ne serait pas séant d’être trop curieux ; je ne pus jamais déceler si mon voisin qui avait subi une opération, était un garçon ou une fille, ou les deux ensemble, ou aucun des deux. Jugeant d’après les probabilités je le mets au masculin. Il n’était pas foncièrement mauvais mais curieusement dépourvu à la fois d’instruction et d’éducation. Il disposait d’un poste de radio qu’il mettait en marche à toute heure et le réglait au maximum de telle manière que, si j’avais une visite, il m’était impossible de causer avec elle. Pas une fois il ne me demanda si le bruit me gênait. J’avais quatre vingt sept ans et lui vingt. Quand il s’ennuyait il sonnait pour l’infirmière. Pour tout le monde la déranger dans son travail n’était admissible qu’en cas d’urgence. Mais lui la convoqua une nuit pour lui dire qu’il ne pouvait pas dormir. J’admirai la réaction qui fut maternelle. Mon petit, lui dit-elle, j’étais occupée à refaire un pansement pour un cas sérieux ; tu m’as appelée et je suis venue pour rien, abandonnant un homme qui avait grand besoin de moi. Rends toi compte de ce que tu as fait et ne recommence pas.

Voilà pour l’éducation ! Maintenant la culture. Mon voisin m’ayant demandé à quoi j’occupai mes soirées dans la vie normale, je répondis que je lisais. Je n’oublierai jamais l’expression d’effroi que prit son visage : il avait en face de lui quelqu’un qui trouvait plaisir à lire.

 

Passons à l’autre extrême. J’eus un compagnon qui, sans le vouloir et sans s’en rendre compte, fut pour moi un véritable professeur. Si je n’avais pas été un mauvais élève, il m’aurait appris à vivre. Il ne s’embarrassait d’aucune doctrine mais dans toutes les circonstances de la vie il savait d’instinct ce qu’il convenait de faire et comment il fallait s’y prendre ; et il réussissait toujours. Il savait parler à chacun le langage qui lui convenait, comme le divin Ulysse, et sans avoir besoin de flatter personne et sans jamais s’abaisser, il était bien vu de tout le monde : malades, infirmières et internes.

 

Il trouvait l’hôpital inconfortable et avait entrepris de le moderniser pour son compte, sans en référer à l’administration. Dans notre chambre à deux il avait tendu des rideaux, refait l’éclairage, introduit un réchaud électrique. Un soir il m’invita à dîner pour me faire admirer un pot au feu, chef d’œuvre culinaire de sa femme. Tout lui réussissait en dépit des règlements. Un matin un court circuit se produisit dans son installation électrique et le plomb sauta ; c’était un cas pendable, assimilable à la destruction de matériel appartenant à l’ État, car il avait bel et bien coupé les canalisations publiques pour leur substituer les siennes. Je ne sais comment il s’y prit mais une heure après le plomb était remis sans qu’il ait reçu la moindre observation. Pour qui connaît l’administration ce fut un miracle.

 

Comparaisons

 

En salle commune on se connaît moins bien. Elle procure cependant une riche information en raison de la variété des types d’hommes qu’elle rassemble et dont certains ont des réactions imprévues. Un jour l’un de mes voisins imagina d’ôter tous ses vêtements et de se promener complètement nu. Nous ne savions pas ce qu’il était mais il recevait journellement la visite d’une jeune femme rondelette dont les allures ne laissaient guère de doute sur la profession du couple. Il y eut un moment de surprise puis une infirmière fit remarquer à l’homme qu’il allait un peu loin et il consentit à passer sa chemise.

 

Non loin de moi un alcoolique eut une crise de delirium ; il vociférait en faisant des moulinets avec un bâton et semblait méditer un massacre ; il fallut convoquer des gorilles pour le mettre à la raison. Ses voisins avouèrent qu’ils avaient eu bien peur et que pareille chose ne concordait pas avec l’idée qu’ils se faisaient d’un hôpital.

Un blessé nous arriva, escorté de deux agents de police. Nous ne sûmes jamais pourquoi il était là ; mais le bruit courut avec persistance qu’il y avait de la politique par-dessous. Ce qui donnait de la consistance à cette rumeur c’est qu’il reçut plusieurs fois la visite de dames supérieurement astiquées, au moins des duchesses, auxquelles nous n’étions pas habitués. Les agents se relayaient devant sa porte, jour et nuit, et y périssaient d’ennui. Un jour il eut une crise et parut beaucoup plus mal. Il fallait voir l’empressement des infirmières à lui apporter des soulagements, en particulier de l’oxygène. A l’hôpital le malade est sacré et on ne lui demande pas l’état de son compte avec la société.

Il apparaît dans les salles des maladies rares et délectables qui font le bonheur des spécialistes. L’un de mes voisins roulait paisiblement en automobile quand subitement il devint incapable d’émettre un son. Les pensées se présentaient en foule compacte mais ne voulaient pas donner de son. Rabelais a écrit un conte sur les paroles gelées ; il n’était pas loin de la réalité. Le sang d’un autre contenait deux millions de globules de trop. Une certaine maladie était si rare qu’un seul spécialiste en Europe la connaissait : il fallait attendre son passage à Paris, il avait été prévenu.

 

 

Au sanatorium le calme est complet, notamment pendant les deux heures qui suivent le repas de midi. Il est même interdit aux pensionnaires de se rendre visite à cette heure et on n’entend pas un bruit. Dans les hôpitaux tout dépendait du chef de service (en admettant qu’il s’en préoccupât) et de la surveillante (en admettant qu’elle n’eût pas la tête trop cassée par les difficultés de tous ordres pour désirer veiller sur la discipline). Il en résultait une grande variété. A la Pitié la tranquillité régnait et les conversations ne gênaient personne. Mais à Necker, suivant la forte parole d’un chef d’état, c’était la chienlit en permanence. La surveillante était débordée, des groupes de malades disposaient de poste de radio à haut parleur, chacun poussait le sien au maximum avec l’espoir d’étouffer les autres ; on ne s’entendait plus. En outre une table était accaparée par des joueurs de belote qui, au lieu de poser tranquillement leurs cartes, les jetaient à toute volée en les accompagnant de commentaires tonitruants. L’administration elle-même prenait part à la symphonie : aux heures des repas les marmites étaient apportées sur des chariots métalliques qui, en roulant sur le dallage, vibraient en émettant des sons stridents insupportables. Le pire jour était le dimanche, jour de visites et d’affluence. Alors la salle n’était que tumulte. Un homme bien portant dans cette cacophonie se serait tenu la tête entre les mains. Que penser de malades dont beaucoup avaient déjà la fièvre ?

 

Médecins, infirmières et malades

 

Dans ce qui précède j’ai décrit, à titre d’exemple, quelques cas particuliers dont j’ai été témoin. Il reste à définir une impression générale. Nous avons trois éléments humains à considérer : les malades, les infirmières et les médecins.

Dans la grande majorité des cas l’attitude des malades est d’une dignité parfaite : aucun ne gémit ; un geignard serait bien vite remis au pas. Et pourtant pour beaucoup l’hôpital est la perte de tout espoir. Le patient se rend compte que personne ne peut rien pour lui, la maladie est la plus forte. Mais elle ronge aussi le voisin de gauche et le voisin de droite. Si angoissé que l’on soit, en cherchant un peu on trouvera tout près une autre angoisse plus cruelle encore et mieux justifiée. Il ne faut pas s’attendre à beaucoup de sympathie active de la part d’inconnus. Le poisson qui est dans la nasse ne compte pas plus que son voisin.

 

Ce qui mine l’hospitalisé c’est de n’être plus qu’un numéro, alors que chez lui, quelle que soit sa position sociale, il est un homme qui peut prétendre à tous les sentiments humains. L’un de mes compagnons qui n’était pas encore rôdé résuma ainsi la situation telle qu’il la sentait : Monsieur, me dit-il, avant de venir ici je ne savais pas ce que c’était que la misère. Il ne voulait pas dire la misère de la bourse désespérément vide, mais celle de l’abandon. Il n’était plus que le numéro 17 ou 35. S’il mourait sa fiche serait retirée du tableau et remplacée par une autre fiche toute pareille et son souvenir durerait ce que dure un geste d’écriture. Une organisation de soins à domicile serait autrement humaine et économique.

 

Les infirmières étaient surmenées et nous nous en rendions parfaitement compte. Les petits mouvements d’humeur auxquels elles pouvaient bien rarement se laisser aller étaient bien excusables. Si elles sont appelées simultanément en trois points, elles feront deux mécontents. En quatre mois je n’ai vu qu’une fois un malade parler indélicatement à une infirmière : c’était un Arabe. A peine installé, il commença à vociférer, disant que personne ne faisait attention à lui et que, bien qu’arabe, il entendait être soigné comme les autres. Ce que personne ne contestait. Ce n’était peut être pas un mauvais garçon, bien qu’il roulât des yeux féroces et parût vouloir étriper le personnel. Mais il portait la marque de fabrique et, pour lui, il fallait crier aussi fort que possible pour obtenir quelque chose. Il ne pouvait pas comprendre à quel point ses procédés étaient malséants pour ne pas dire odieux, dans un hôpital où la règle, toujours efficace, est la douceur et, sauf dans les cas extrêmes, la bonne humeur.

 Ayant été opéré, je fus confié pendant les quinze premiers jours à un ange. Ceux qui ont eu la même chance que moi savent ce que cela signifie. Mon ange était d’ailleurs d’une adresse merveilleuse et changeait mes pansements bien certainement sans me toucher. Passe muscade ! Le vieux pansement était dans le seau et j’en arborais un autre, blanc, immaculé. Malheureusement cette félicité ne dura pas. Après deux semaines je n’étais plus intéressant et mon ange me fut retiré.

 J’ai connu, en plusieurs mois dans divers établissements, des douzaines d’infirmières. Deux seulement m’ont paru un tout petit peu inférieures à leur tâche. L’une ignorait la température rectale et affirmait que la température devait être prise sous l’aisselle, et l’autre avait appris le règlement par cœur sans le comprendre. Toutes étaient inflexibles et si le médecin vous avait ordonné une pilule blanche, une rose et une jaune, vous n’y échappiez pas, même si vous aviez la conviction absolue qu’il l’avait fait sans y penser. Ce qui est, bien entendu, une pure hypothèse.

Entre tous ces niveaux peut-on prendre une moyenne ? Ange plus démon divisé par deux. Je ne m’en charge pas. Mais je sais bien que, dans le cas d’un conflit qui intéresserait les infirmières, je serais pour elles.

 

Maintenant parlons des Chefs. Ici je suis bien embarrassé. Je mets à part les chirurgiens dont l’habileté m’a permis de vivre. Quant aux autres, il m’est difficile de me faire une opinion, car bien souvent je n’en ai pas approché à moins de dix mètres de distance.

 

A Necker le premier contact fut décevant. Un Chef m’examina et conclut que j’avais une lésion au rein gauche, qu’il le percevait très bien et qu’on allait me le remettre en ordre. Je fus passablement inquiet car j’avais effectivement un rein en mauvais état, mais c’était le droit. Je confiai mes craintes à la surveillante qui me rassura : ne faites pas attention, me dit-elle, ce n’est pas lui qui vous opère et vous n’avez rien à craindre. Mais qui croire ?

 N’ayant pas été admis dans leur orbite, je n’ai pas grande connaissance des patrons. Mais j’en ai une des traitements qu’ils infligent. C’est à dessein que j’emploie ce mot. Une pilule jaune me fut ordonnée, qui se nommait le Nibiol. Dans la nuit qui suivit j’eus, dans la région du foie, des douleurs telles qu’il me fut impossible de dormir. Dans son état normal ce viscère ne se fait pas remarquer. Quand je m’expliquai avec l’interne le lendemain je me fis mal voir. Le nibiol, me dit-il, est toujours parfaitement toléré ; ne me racontez pas d’histoires. Je compris que j’étais dans mon tort et n’insistai pas. Il n’y a pas de discussion possible avec un Chef ; il sait tout et vous ne savez rien. Son état d’esprit n’est pas très éloigné de celui de l’étudiant qui entra un jour dans ma chambre et m’interpella : eh bien, comment cela va-t-il, mon brave homme ? Familier et protecteur !

 

Le vieux praticien de quartier qui a vu des clients par mille et qui souvent les a suivis, a beaucoup appris, dix fois plus que ce qui lui a été enseigné à l’école ; et il mérite le respect et la confiance. Il est possible qu’il ne soit pas au courant des dernières victoires de la biologie mais il sait par expérience ce qui est bon pour vous et vous tirera d’affaire. Un échec peut avoir de l’importance pour lui ; il n’en a aucune pour le patron. Jamais celui-ci ne cherche à savoir ce que vous êtes devenu et il admet a priori qu’il vous a guéri puisque vous êtes sorti vivant de ses mains. Malgré ma promesse je citerai encore un souvenir personnel. En 1964, après trois mois d’hôpital, j’avais perdu six kilos, bien que je n’en aie jamais eu de trop, et j’avais absorbé soixante kilos de pilules. Je quittai l’hôpital et, revenu chez moi, je n’en pris plus aucune et repris mes kilos en un mois. Dans la médecine actuelle il entre beaucoup de charlatanisme. Pourquoi ? Regardez une liste des sommités des hôpitaux de Paris : elle est d’une longueur inquiétante. Il n’est pas humainement possible que tous soient des hommes de valeur : le pays n’en produit pas assez. Alors quand ils refusent de discuter avec leurs clients, ils font rire.

 

Tel qu’il est aujourd’hui l’hôpital peut être bon pour les Patrons, mais il n’est pas fait pour les malades.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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