Mémoires chapitre VI

Chapitre VI

 

La grande guerre

 

Mobilisation

 

Dans les premiers jours d’août 1914, nous étions en vacances en Auvergne, à Vic sur Cère. Au cours d’une promenade au hameau de Vixouze (on n’oublie rien dans un cas pareil) nous vîmes arriver l’un des médecins du canton, porteur d’une liasse de feuilles blanches. C’était l’annonce de la mobilisation générale, dont il assurait l’affichage dans tous les lieux habités.

Pour moi la signification de cette feuille était claire : il fallait que je rejoigne au plus vite mon dépôt à Argentan ; j’avais juste le temps. Le lendemain à la première heure, j’étais en route.

Argentan et Belleville

En arrivant à Argentan j’eus une bien agréable surprise. En qualité de soldat de réserve j’y avais accompli quelques années auparavant ce que la loi appelait une « période d’instruction » et j’en avais gardé le plus triste souvenir : le désordre était tel qu’après dix jours personne ne savait où on en était. Impossible de trouver une liste officielle des appelés ; nous avions vu deux d’entre eux passer toute la journée allongés dans un verger, entre un paquet de cigarettes et un autre de cartes, sans que personne s’en aperçut : l’instruction leur était apparemment donnée là ! Etant nourris et logés, ils étaient parfaitement satisfaits. Ce souvenir m’était resté et, en arrivant à Argentan, je songeais : si la mobilisation se fait de cette manière, où allons nous ?

Elle se fit dans un ordre parfait. En quelques heures chacun était habillé et armé, avait retrouvé son uniforme à sa mesure consciencieusement conservé dans un magasin, depuis des années à l’abri des mites, à l’état de neuf. Chaque unité était constituée avec ses chefs, de tous les grades.

L’ordre régnait aussi dans les esprits. La mobilisation de 1914 a été un spectacle magnifique, on n’avait jamais vu la nation aussi unie : aucune contes-tation, aucune réclamation. La situation était telle que nous ne pouvions en sortir que par la guerre ou l’humiliation et le peuple unanime avait choisi la guerre. Ceux qui n’ont pas assisté à la mobilisation de 1914 ne sauront jamais jusqu’où peut aller l’élan d’un peuple.

Mais il y avait une ombre à ce tableau : le commandement. Ce que je vais dire s’applique uniquement à l’armée territoriale. De plus je ne prétends pas la juger dans son ensemble ; je raconte ce que j’ai vu.

Notre capitaine avait auprès de ses hommes une mauvaise réputation. Certains affirmaient, sans doute avec exagération, qu’il devait de l’argent à la moitié d’entre eux. Il buvait sec et le supportait mal. A l’issue d’un dîner il avait brandi son revolver et crié qu’il brûlerait la cervelle au premier qui se conduirait mal : ce manque de sang froid et de tenue avait à tout jamais détruit le peu de confiance que nous avions en lui.

Le commandant du bataillon ne connaissait qu’une loi : obéir au règlement. Mais ce règlement, qui datait de Napoléon et peut être de Turenne, ignorait le canon à tir rapide, le fusil à longue portée et la mitrailleuse. S’opposer ainsi à la technique allemande ne pouvait conduire qu’à un massacre.

Le lieutenant méprisait les gens instruits et ne se gênait pas pour le leur faire savoir. Les subordonnés au contraire, bien qu’ils fussent humbles travailleurs manuels, manifestaient pour la culture un respect touchant ; et l’impression générale était que, si les officiers étaient mis à la place des sous officiers et inversement, l’armée n’aurait fait qu’y gagner.

Notre petite unité, la compagnie, – soit une centaine d’hommes – était ornée d’un personnage pittoresque, le sergent-major chargé des écritures et de la comptabilité. Ceux qui le connaissaient dans le civil nous expliquèrent qu’à la mobilisation il avait dû se séparer de sa jeune femme et ne l’avait pas supporté. Il n’était pas le seul dans ce cas et bien des larmes avaient été versées. Lui ne pleurait pas mais s’était mis à boire, à boire incroyablement, ne se séparant en aucune occasion de sa bouteille de rhum que personne n’avait jamais vue pleine. Un beau jour, alors que nous étions cantonnés à Paris, nous reçûmes l’ordre d’aller occuper un secteur sur les bords de l’Oise, près de l’Isle Adam. Nous partîmes par le chemin de fer, laissant derrière nous notre sergent-major qui devait rejoindre sans délai par ses propres moyens.

A l’heure dite pas de sergent-major, ni le lendemain ; et aucune nouvelle. Il s’était évaporé avec les papiers et la caisse, le capitaine s’arrachait les cheveux. Finalement nous fûmes avisés qu’il avait échoué à moitié chemin chez une dame qui avait deux grandes filles. Il n’avait pas dessoulé et s’était conduit de manière telle, en présence des jeunes filles, que leur mère exigeait son départ immédiat.

Il nous rejoignit et continua à boire et à faire du scandale. Etant incapable de faire son métier, il reçut de l’avancement et devint adjudant. Une compagnie peut jusqu’à un certain point admettre que l’état normal de son adjudant soit l’inconscience ; mais jusqu’à un certain point seulement et il apparut vite que ce point était dépassé. Il reçut un nouvel avancement et devint adjudant – chef. Nous avions pitié de lui : il était ce qu’on appelle communément un brave type, incapable de faire le mal. Quelques mois plus tard il fut réformé et revint chez lui. Réformé pour ivrognerie : quel rêve !

J’étais sergent et je n’ai jamais eu de difficultés avec les hommes, sauf avec deux d’entre eux, V. et P. Je n’ai jamais su d’où ils sortaient ni où ils avaient accompli normalement leur service actif, ni quelle était leur profession, ni pourquoi ils n’étaient pas au bagne. Ils étaient faits pour s’entendre, avec des nuances. On pouvait encore discuter avec V. mais avec P. il n’y avait pas d’espoir. Je pense que du côté du mal il était supérieurement développé, avec de grosses lacunes du côté du bien. Comme il est normal tous deux nous méprisaient pour notre faiblesse.

Alors que nous étions à Paris un petit détachement fut envoyé à la gare de Lyon pour aider à je ne sais quoi et P. en fit partie. Pour aller des hauts de Belleville que nous habitions, à la gare de Lyon, il faut traverser des quartiers populaires et, en raison de la distance, une halte était prévue. Quand ils voyaient des soldats arrêtés, les habitants de ces quartiers avaient la mauvaise habitude de leur porter à boire. Il était facile de prévoir que P. ne résisterait pas. Il accepta si cordialement qu’à l’arrivée à la gare, étant parti pour garantir l’ordre, il installa la chienlit. Le chef de gare dut intervenir et demander du secours ; je fus chargé de me mettre à la tête d’une patrouille et d’aller cueillir le délinquant.

C’était une situation imprévue, car enfin je n’avais pas quitté précipitamment aux aurores les bords verdoyants de la Cère pour aller arrêter un compatriote sur les quais d’une gare ! Le compatriote ne fit aucune résistance ; malgré son imbibition il avait gardé assez de lucidité pour comprendre qu’il s’était mis dans un mauvais cas. La patrouille le ramena à la caserne sans arrêt cette fois à la buvette et le mit à l’ombre dans la prison.

Ni l’un ni l’autre des deux lascars n’était apprécié à son vrai mérite, et nous fûmes bien soulagés quand le Ministère demanda des volontaires pour je ne sais quel corps que je ne saurais définir mais qui avait quelque chose à voir avec l’Afrique et devait être un peu en marge. P. et V. étaient tout désignés pour s’inscrire et nous vécûmes des heures anxieuses : partiront ? Partiront pas ? Finalement partirent ! Bon voyage.

Maintenant que nous avons décrit quelques hommes, passons aux choses. Nous avions été mobilisés ; pour quoi faire ?

Notre séjour à Argentan fut court. C’était seulement notre dépôt, qui n’avait pas de travail à nous donner. Une sélection eut lieu. Ceux qui pensaient avoir un titre à rester sur place furent priés de se déclarer, les autres devant être envoyés dans la zone des combats. Il y eut des malins qui demandèrent à rester. Cette zone ne les intéressait pas. Une proportion étonnante d’entre eux se plaignaient d’avoir souffert au printemps d’une congestion pulmonaire ; c’était à croire que tout le département de l’Orne avait été congestionné. Quelques semaines plus tard ils furent bien attrapés : le régiment d’active qui correspondait au nôtre ayant eu des pertes, des renforts furent demandés à la territoriale et ce furent les objecteurs qui rejoignirent le front, tombés de la poêle à frire dans le feu.

Nous fûmes envoyés à Paris tout en haut de Belleville, à la caserne des Tourelles et là nous fîmes l’exercice : portez armes, présentez armes … et notre moral baissa d’autant. Nous n’avions pas quitté notre famille pour venir faire des singeries. Fort heureusement notre séjour aux Tourelles ne se prolongea pas trop et, comme je l’ai dit en narrant l’odyssée de notre sergent major, nous allâmes pique niquer sur les bords de l’Oise où nous fûmes affectés à des travaux de défense, notamment au creusement de tranchées ; nous nous mîmes au travail avec ardeur : enfin nous faisions quelque chose d’utile. Une tranchée c’est un grand fossé long et étroit dans lequel on se fait tout petit pour éviter les balles et les obus : tout le monde comprend.

Mais voici : quand les trous furent achevés, arriva un officier supérieur qui nous dit : ce n’est pas du tout cela, vos tranchées ne valent rien ; il faut les combler et en creuser d’autres, d’après le modèle que je vais vous donner. On entendit quelques murmures. Cependant nous reprîmes la pelle et la pioche. Quand nous eûmes terminé, il nous arriva un autre officier supérieur qui appartenait, nous dit-on, à l’arme du Génie. Il fut catégorique : vos tranchées ne peuvent servir à rien. Il faut les reboucher et en creuser de nouvelles sur un autre plan.

Cette seconde fois, la plaisanterie nous sembla mauvaise. Il est bien entendu que la discipline est la force des armées et que, comme le dit la théorie, la réclamation n’est permise à l’inférieur que lorsque il a obéi. Mais cette sentence fait bon marché de la dignité de ces inférieurs. Inférieurs à qui, et en quoi ? Ne nous donnez pas une occasion pour nous le demander.

Quand notre troisième trou fut creusé, il commença à se remplir d’eau, tout doucement, mais avec persévérance. Aucune évacuation n’était prévue et d’ailleurs la pente du terrain, ou plus exactement l’absence de pente ne l’aurait pas permise. Comme nous n’étions pas destinés à occuper ces lieux de manière durable, nous n’y fîmes guère attention. Aux autres de se débrouiller !

Creuser des fossés en plein air est une occupation saine mais à la longue monotone. Plus tard en un autre lieu, nous trouvâmes ce faisant une taupe blanche et ce fut un évènement, toutes les troupes du secteur vinrent la voir. Aux rives de l’Oise ce fut une autre espèce animale qui vint à notre secours. Il arriva que l’un de nous, traversant un champ, fit lever un lapin et nous nous aperçûmes que nous étions surveillés sans le savoir par toute une société de ces aimables rongeurs. Dans une casserole un lapin fait bonne figure et notre ordinaire n’en prévoyait pas. Pendant plusieurs jours notre troupe se divisa en deux : l’une piochait, l’autre donnait joyeusement la chasse au lapin en poussant de grands cris. Et dire que nous faisions la guerre ! Il n’y paraissait pas. Mais cet intermède nous remontait le moral. Plus tard les chefs pensèrent bien faire en envoyant dans la zone des combats des chanteuses de café concert chargées de distraire les combattants. Un bataillon de lapins aurait fait beaucoup mieux.

A l’Isle Adam nous étions trop loin de la zone des combats et pour nous en rapprocher on nous envoya à Tremblay lès Gonnesses. Je n’en ai gardé qu’un souvenir : de la boue sous toutes ses formes. Le soldat en guerre a trois adversaires : ses chefs, l’ennemi et la boue. Les chefs ont besoin de lui et doivent limiter leur agressivité ; l’ennemi a trop d’ennuis pour lui vouloir du mal ; mais la boue est sans pitié. Celle du Tremblay m’a semblé l’une des plus acharnées.

Le repérage

Le repérage : E. N. S. Un évènement imprévu me mit à l’abri. Un ordre arriva, par la voie hiérarchique, qui m’ordonnait de me rendre immédiatement à Paris au laboratoire de Physique de l’Ecole Normale Supérieure pour m’y mettre à la disposition de M. Dufour. Le lendemain vint un autre ordre : me présenter je ne sais où pour y prendre en charge une voiture radiologique. Il fut fort heureux pour moi que les deux messages arrivent dans cet ordre, car naturellement j’exécutai le premier pour échapper le plus tôt possible à la boue. Ne connaissant rien à la radiologie j’aurais dû faire un long apprentissage tandis que je connaissais parfaitement M. Dufour, et bien que je n’eusse pas la plus petite idée du genre de travail qui me serait demandé, je savais qu’il serait intéressant et que j’y étais préparé.

Je partis donc immédiatement pour l’Ecole Normale et je trouvai la mobilisation des civils, qui n’était pas moins belle que la mobilisation militaire. Tous ceux que l’âge ou l’infirmité tenaient loin de la zone des combats n’avaient qu’un désir : serendre utiles.

Au laboratoire de l’Ecole Normale, j’appris qu’il s’agissait de construire des appareils pour le repérage des canons par le son. Il fallait tout inventer car rien n’existait.

En dépit des apparences, le canon n’est peut être pas une arme très meurtrière, à moins qu’il ne soit appliqué à des doses énormes. A poids égal, la mitrailleuse est bien autrement efficace. A la fin de la guerre, l’artillerie allemande avait mis en place, quelque part du côté de Villers Cotterets, un canon phénoménal qui bombardait Paris de plus de 100 kilomètres, distance triple de celle que l’on considérait comme un maximum infranchissable. En réalité c’était surtout un canon publicitaire. Quand les gens d’en face apprirent qu’ils bombardaient Paris, ils y virent la preuve que pour eux la victoire était proche. Mais la fabrication du canon leur avait coûté des efforts qui auraient pu être mieux employés : d’une part l’effet sur le moral des parisiens fut nul ; de l’autre ce canon à la Jules Verne tua en tout une centaine de personnes seulement dont les deux tiers furent victimes d’un coup « heureux » qui atteignit pendant un service l’église Saint Gervais et creva la voûte : les fidèles furent écrasés par les pierres et non déchirés par les éclats. Je me rappelle à ce sujet la sottise d’un journal quotidien qui vit dans cet accident la preuve d’une volonté de détruire les lieux de culte. Comme si, de 100 kilomètres, on pouvait viser un monument. Les artilleurs visaient Paris et n’étaient même pas absolument sûrs de l’atteindre. D’ailleurs leur projectile contenait, sans doute par nécessité, peu d’explosif et son pouvoir destructeur était faible. L’un d’eux tomba au milieu du jardin de l’Ecole de Pharmacie et mit à mal quelques salades. Un autre aboutit à la margelle du bassin du Luxembourg, qu’il écorna. Aucun poisson ne fut porté manquant.

Mais si le canon est peu efficace contre les hommes, il l’est contre le matériel. Comme beaucoup d’autres j’ai assisté dans les Vosges à ce qu’on appelait un tir de destruction classique et j’ai pu suivre la marche du début à la fin. Nous avions en face de nous, bien en évidence au milieu du champ, une innocente ferme isolée, manifestement abandonnée par ses propriétaires ; nos chefs, pour des raisons connues d’eux seuls (et encore !) la soupçonnaient d’abriter un observatoire. Il aurait fallu être fou pour en installer un dans un local aussi en vue : une souris n’aurait pu y entrer incognito. Sa destruction fut décidée : il faut bien occuper les hommes. Le premier obus de 75 la manqua de peu, le second se perdit et, au troisième la maison flamba.

Un capitaine américain, qui était notre voisin, commandait une batterie de canons de 155 millimètres : pièces à longue portée de l’ordre de 14 kilomètres. Il n’était nullement du métier car, dans la vie civile il était avocat à Washington (qu’il n’aimait pas, trouvant que la vie y était trop américaine !); mais  se trouvant à la tête d’une batterie, il faisait pour le mieux. Un jour il eut comme cible un bâtiment isolé, si lointain qu’on le voyait à peine, et fit consciencieusement ses calculs. Après un petit nombre de coups le bâtiment était en ruines. Le capitaine était dans un état d’enthousiasme tel qu’il embrassa son canon, à la satisfaction de l’assistance.

Le repérage : Techniques de repérage: au temps de Napoléon, une charge de cavalerie pouvait avoir raison d’une batterie. Les canonniers étaient embrochés sur leur pièce. C’était la guerre fraîche et joyeuse, et les mémoires du temps, notamment ceux de Marbot, décrivaient  des actions de ce genre. Actuellement il ne faut pas y penser : pas un cavalier n’y arriverait, ni à plus forte raison un cheval. Le seul moyen de réduire la batterie au silence est de la contre-battre ; si elle est bien arrosée, les caissons de munitions peuvent prendre feu. Il faut donc savoir exactement où elle se trouve.

Avec de la poudre noire pas de difficulté : elle donnait tant de fumée que toute batterie était visible dès le premier coup. Avec la poudre sans fumée il faut employer des moyens plus subtils que la vue directe. Ce qui est perçu au départ de chaque coup c’est le bruit ; mais ce qui compte c’est l’onde sonore. Si nous jetons un caillou dans une eau tranquille nous voyons se former des ondes qui se propagent en cercles autour du point de chute, avec une certaine vitesse. Un coup de canon produit le même effet dans l’atmosphère. A la bouche l’air est comprimé par l’arrivée subite des gaz produits par la combustion de la poudre et il en résulte une onde qui se propage à la vitesse du son, soit environ 330 mètres par seconde. Cette onde engendre une augmentation de pression qui peut être décelée par un manomètre très sensible. Il inscrit le moment de l’arrivée de l’onde au centième de seconde près. Cette précision n’étonnera personne : aux sports d’hiver tous les temps sont donnés au centième de seconde et il est courant d’apprendre que tel coureur cycliste a parcouru son étape à la vitesse moyenne de 37,674 kilomètres.

Un certain nombre d’appareils – au minimum trois – sont placés sur le terrain à quelques centaines de mètres les uns des autres et notent l’arrivée de l’onde. Le reste est affaire de géométrie, au niveau du Bac, et se résume dans la proposition suivante : étant données trois circonférences dans un même plan, il n’existe qu’une circonférence qui soit simultanément tangente aux trois et son centre est le point cherché.

Les appareils devaient à la fois précis, aussi simples que possible et assez robustes pour qu’on pût les confier à un opérateur de niveau moyen. Mais il n’était pas dit qu’ils devaient résister à un bombardement. L’un de nos appareils fonctionnait dans un observatoire qui reçut un obus. Nous le retrouvâmes transformé en une curieuse pelote de fils de cuivre, si entremêlés qu’il était impossible de comprendre à quoi il pouvait ressembler de son vivant.

Mon patron, Alexandre Dufour, était le mieux qualifié pour imaginer les appareils et les construire. Il voyait pratique et était un mécanicien hors ligne, délicieusement à son aise devant une machine outil. Il m’a donné un jour un conseil qui m’a été bien utile : si tu as à construire un appareil nouveau, surtout ne réfléchis pas. Sors immédiatement le foret et la lime et mets toi au boulot. Ta machine ne marchera pas mais tu sauras pourquoi ; tandis que si tu réfléchis, ta machine ne marchera pas mieux et tu te creuseras la tête pour essayer de comprendre pourquoi. Simplement tu avais réfléchi de travers.

Dufour a construit de ses propres mains les appareils qui ont servi non pas seulement à moi, mais à d’autres sur le front d’Alsace et je n’ai jamais eu d’ennuis avec eux. Nous étions en correspondance constante. Du côté technique nous n’avions aucune difficulté avec mes chefs, sauf quand ils voulaient nous donner des ordres inexécutables ou nous donner des leçons de physique. Mais l’harmonie n’était pas toujours parfaite du point de vue administratif et Dufour a eu à ce sujet un mot admirable. Il n’avait jamais fait de service militaire et ignorait tout de l’armée. Il m’écrivit un jour : si tu ne veux pas recevoir de reproche, tu n’as qu’à ne pas t’y exposer. Je donnai lecture de cette maxime à mes amis et elle nous fit passer un bon moment. L’idée que dans l’armée on pouvait échapper aux reproches en faisant correctement son métier, parut plaisante. Un petit détail mérite d’être noté comme caractéristique de l’état d’esprit à cette époque. La fabrication des instruments nous mit en rapport avec un artiste en diapasons très connu dont je regrette d’avoir oublié le nom ; il demandait un certain délai. Je lui dis qu’étant donné notre but, il m’importait peu que l’étalonnage fût parfait et que, si les délais pouvaient être raccourcis nous nous contenterions d’une approximation. Monsieur, me dit-il, il ne sortira pas de chez moi un diapason qui ne soit rigoureusement étalonné.

C’était l’état d’esprit des artisans de 1900. Perfection d’abord, profit ensuite, s’il y en a. Un second exemple me revient à l’esprit : celui d’un fabricant de thermomètres, Baudin. Baudin ne produisait pas de thermomètres ordinaires mais seulement des instruments de haute précision pour les laboratoires. Il ne connaissait pas la série : chacun était l’aboutissement d’un long travail accompli avec amour, sans tenir compte du temps. Tous portaient sa marque et engageaient sa responsabilité. J’en possède encore deux et pour rien au monde je ne voudrais m’en servir, de crainte de les casser car ils sont irremplaçables. Mais je les donnerais bien volontiers à celui qui s’en montrerait digne.

Baudin travaillait seul dans un petit appartement de la rue Saint Jacques et était connu dans le monde entier. Un savant russe très estimé venait de temps en temps à Paris ; sa première visite était pour lui. Je n’ai jamais été au courant de ses affaires, bien qu’il y eut entre nous des rapports que l’on aurait pu dire affectueux ; mais je pense que sa vie n’était pas exempte de soucis matériels. Pour nous aujourd’hui il représente une époque que l’on veut nous faire passer pour rétrograde. Le progrès, c’est la négligence.

Départ au front

Après quatre mois de travail au laboratoire, nous partîmes un matin de Paris pour le front et nous faillîmes nous arrêter au premier kilomètre. La caravane comportait deux camions Renault et deux chauffeurs. Le premier, Guillaume, était fort expérimenté et il n’était pas possible de trouver mieux. L’autre, Timmerman, très jeune, était seulement débordant de bonne volonté et n’avait de sa vie conduit un camion de cinq tonnes. Il commença par accrocher le portail de l’Ecole Normale ; puis il s’engagea dans la rue Lhomond qui est en pente raide et aboutit à un virage à angle droit en arrivant à la rue de l’Arbalète. Vers le milieu du parcours j’eus l’impression que le chauffeur n’était peut être pas absolument maître de sa machine tandis que le mur d’en face se rapprochait trop vite. Comment il prit le tournant, je n’en sais rien. Nous avions fait deux cents mètres et, sans être superstitieux, l’on peut penser qu’un naufrage aussi hâtif n’aurait pas été de bon augure.

La suite du voyage fut sans histoire et le soir du second jour nous arrivions à Remiremont au pied des Vosges. Notre route traversait Domrémy et nous visitâmes la maison de Jeanne d’Arc. Combien étions-nous ? J’ai perdu le compte exact : environ une douzaine, presque tous très jeunes. A part l’un d’eux qui n’était qu’à moitié français, ils étaient merveilleux et toujours disposés à faire de leur mieux, toujours volontaires, insensibles à la fatigue et à l’inconfort. Si notre petit groupe obtint des succès dans des conditions parfois difficiles, c’est à eux tous et surtout à celui que nous appelions P.L. qu’il le dut. Appelons sans rougir les choses par leur nom : ce qui entraînait cette belle jeunesse, c’était le patriotisme. J’admets très bien qu’il n’aurait pas fallu le lui dire.

Ce sentiment semblait inconnu des chefs. L’un de ceux avec lesquels nous étions le plus souvent en rapport était le capitaine de F. Je me hâte de dire que c’était un excellent homme qui ne nous considérait nullement comme des inférieurs, bien que le plus gradé d’entre nous fût sergent. Il était comte et un hasard avait fait que son chauffeur s’appelât Legentilhomme et son ordonnance, Leprince.

Peu de temps après notre arrivée il eut à nous faire une leçon de morale. Ce genre de leçons a toujours plu aux chefs qui ont tendance à se croire supérieurs aux autres et investis d’une mission divine. En fait elles obtiennent très généralement un résultat opposé à celui qui était désiré parce qu’elles sont faites par des gens qui ignorent tout de l’homme. Le capitaine de F. crut bien faire en menaçant les jeunes soldats de peines sévères s’ils se dérobaient à leur devoir. Il ne pouvait commettre de plus lamentable erreur. Après une leçon les jeunes vinrent se plaindre à moi qui n’y pouvais rien : ils étaient indignés. Nous sommes ici, disaient-ils, à l’appel de la nation, résolus à faire ce qu’il faudra, mais que l’on ne nous parle pas de punition. Pour faire notre devoir, oui, sans réserves ! Pour éviter les punitions, non !

La méconnaissance du cœur humain peut prendre des proportions qui, dans d’autres circonstances seraient comiques. Il m’arriva de rencontrer un officier de carrière que j’avais connu dans la vie civile. Il me parla de ses hommes et m’affirma qu’ils étaient prêts à mourir pour lui. En réalité il en était haï à un tel point que je fus charitablement averti de ne pas avoir trop de rapports avec lui si je ne voulais pas que l’on pût me croire d’une espèce semblable. Dis moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es.

A Remiremont nous prîmes une existence officielle sous le nom de section de repérage par le son. L’armée en comprenait d’autres, munies d’autres appareils et, pour la distinguer, la notre devint une section D pour rappeler le nom de Dufour. Les sections D reçurent un numéro et, par un caprice bizarre, le numérotage commença à 0 au lieu de 1 comme il aurait été normal ; nous étions ainsi D 0 qui se prononçait D zéro. Cette bizarrerie n’eut pas de conséquence jusqu’au jour où nous reçûmes une communication officielle adressée à la « section des zéros ». Nous fûmes ulcérés : zéro, c’est la nullité : nous étions des nullités. Comme c’est agréable !

La crête des Vosges

 

Notre destination n’était pas Remiremont mais un point de la crête des Vosges, les Hautes Chaumes, qui s’orne de plusieurs sommets dépassant 1 300 mètres. L’expérience montra que l’on n’aurait pas pu trouver, sur toute la longueur du front, un site plus défavorable au repérage par le son ; mais évidemment on ne le savait pas.

Le repérage a un ennemi implacable, le vent. Par un temps parfaitement calme, le son se propage avec une régularité parfaite et la voix, par exemple, porte à des distances incroyables. Mais que le vent s’élève et tout s’affaiblit et se brouille. La principale raison est que, dans l’air calme, le son issu d’un point se propage en ligne droite et arrive ainsi par une voie unique. Il en serait encore de même si le vent était uniforme dans l’espace avec la même vitesse partout. Mais quiconque s’est amusé avec un cerf volant sait que l’air est parcouru sans cesse par de petits tourbillons. Si nous pouvions les voir, l’atmosphère nous semblerait agitée et trouble comme si nous avions bu un petit coup de trop. Le son peut nous arriver par divers chemins et avec une vitesse inégale, variable d’une seconde à l’autre, tandis que le principe de notre méthode reposait sur sa constance. En fait cet effet est seulement une petite gêne si le vent est faible, mais il devient une calamité s’il souffle en rafales.

La crête des Vosges nous apparut comme le rendez vous des rafales. Notre matériel comprenait un petit anémomètre simple gradué jusqu’à 25 mètres par seconde : ce chiffre a été parfois dépassé. Nous avions alors de la peine à nous tenir debout et le son en avait encore plus à nous parvenir, car ce vent venait immanquablement de l’Ouest, en sens contraire.

Une seconde ennemie fut l’eau. Aucun de nous ne soupçonnait, avant cette aventure, la malice de l’eau sous toutes ses formes. La première fut la neige qui, au mois d’avril, garnissait tous les sommets. Tout autour de notre logis la couche était déjà épaisse et je vois encore P. L. chargé d’un rouleau de câble se faisant un chemin dans soixante centimètres de neige. Plus haut elle était bien plus épaisse. Nous avions remarqué, à notre arrivée, que la couche blanche laissait passer de curieuses brindilles dont nous ne pouvions comprendre la nature. Au dégel nous eûmes la solution : c’était les pointes des sapins. Nous étions dans une véritable forêt de sapins entièrement ensevelie. Quels pauvres arbres ! Ils étaient probablement centenaires et n’atteignaient pas deux mètres : tout tortillés, tout cabossés, tout rachitiques. Exactement ce que nous serions devenus nous-mêmes si nous avions dû faire souche en ce lieu.

Une seconde forme de l’eau était la pluie dont nous avions à revendre. Nous habitions une cabane en planches bâtie pour nous par les troupes du Génie en pleine forêt, mais ici une vraie forêt bien dégouttante ; et évidemment il n’était pas question d’imperméables, c’était notre peau qui en tenait lieu. Après quelques mois cette pluie finit par nous agacer et nous imaginâmes un petit pluviomètre pour essayer de faire peur aux nuages. Ce fut peine perdue : le mois qui suivit, et il ne fut pas des pires, il enregistra 130 millimètres d’eau alors que soixante est un chiffre raisonnable pour une localité décente.

S’il ne pleuvait pas, nous étions dans le brouillard. Il peut être de deux espèces : le sec et l’humide. Le nôtre était trempant. Un jour je dus sortir par un tel brouillard et j’allais loin : il fallut revenir en pleine nature, sans l’ombre d’un sentier : je voyais à peine mes pieds. J’essayai de m’éclairer avec une lampe de poche : ce fut pire. Il est bien vrai que sans lampe je ne voyais rien mais j’avais l’impression d’être sur terre ! Tandis qu’avec la lampe j’errais dans une sorte de halo lumineux irréel et j’étais exposé à confondre ma tête avec mes pieds. Il faut croire que l’homme possède le sens de l’orientation sans s’en rendre compte car je revins au cantonnement tout droit, sans aucune complication.

S’il n’y avait ni pluie ni brouillard, alors c’était la rosée. C’était facile à prévoir : quand le temps est couvert, il pleut ; si le ciel est dégagé, la rosée est inévitable. Le citadin n’y fait guère attention, mais celui dont la journée se passe à marcher dans l’herbe l’envoie au diable.

La quatrième forme était la tourbière. Elle commençait à cent mètres de chez nous et s’étendait malicieusement tout au long des itinéraires que nous devions suivre. Une tourbière c’est la trahison érigée en système. Vous croyez mettre le pied sur quelque chose de résistant et, floc ! Il s’enfonce jusqu’à la cheville dans un magma indéfinissable et suintant.

Le résultat de tout ceci fut que, pendant tout notre séjour d’avril à octobre, nous n’eûmes pas un jour les pieds secs. L’humidité avait des résultats surprenants. Le sucre fondait à l’air, le chocolat devenait poisseux et les timbres poste étaient si collants qu’ils s’aggloméraient entre eux, formant de petits blocs inutilisables.

Je note encore les insectes de nuit qui venaient danser autour de la lampe. Nous croyons volontiers que, pendant la nuit, les animaux dorment. Pas ceux là en tout cas ! Ils nous empêchaient de dormir, mais ils avaient un mérite : ils ne piquaient pas. Nous avons couché aussi sur de la vieille paille infestée de puces : la tourbe est préférable !

Le dernier météore aquatique était l’orage. Alors ce n’était pas l’élément liquide qui nous importunait, c’était le fluide électrique ; je pense que peu de gens l’ont vu d’aussi près. Pour comprendre cela il faut se souvenir que notre installation sur le terrain comprenait un petit nombre de postes avancés formant une ligne parallèle au front, reliés par des câbles électriques à l’appareil enregistreur situé au poste central, non pas des fils mais de vrais câbles isolés au caoutchouc et dont la longueur totale était de plus de cinq kilomètres. Par temps orageux une forte tension s’y formait et, à chaque éclair tombant dans le secteur, il s’échappait de leur extrémité des étincelles longues de dix centimètres, faisant autant de bruit qu’un coup de pistolet. Si l’une de ces décharges avait atteint nos appareils, ils auraient été détruits et nous n’avions rien pour les remplacer. Aussi étions-nous obligés de débrancher les lignes, ce qui avait peu de conséquences, car l’expérience montre que les hommes, si malveillants qu’ils soient les uns envers les autres, déposent toute haine au moment d’un orage et se sentent fraternels en face de plus puissant qu’eux. Mais nous ne pouvions débrancher les lignes téléphoniques qui elles aussi pétaradaient, et l’opérateur n’aimait pas prendre l’écouteur. Il maudissait de tout son cœur Franklin qui, comme on sait, a inventé la foudre.

Avec tous ces genres d’inconfort nous n’eûmes pas un malade. Comment nous n’étions pas couverts de champignons, je ne l’ai jamais compris !

Nous trouvions une petite compensation dans le pittoresque. Cette région, dite des Hautes Chaumes, est fort digne d’attirer l’attention des touristes bien chaussés. Les sommets des Vosges sont en général arrondis : un accident bizarre dont seule la géologie rend compte, fait que si la pente est douce du côté de la France, elle peut être abrupte du côté du Rhin. L’un des points où nous étions le plus souvent appelés, baptisé le Château du Hans, est un découpage de granit aussi raide que les aiguilles de Chamonix. Cette paroi Est enchâsse trois charmants petits lacs : le lac blanc, le lac noir et le lac des truites, qui pouvaient en 1914 passer pour inviolés. Des sommets la vue plongeait sur la plaine du Rhin, avec la forêt Noire au fond : elle était très belle, mais nous n’en profitions guère. Par nécessité nous avions établi un observatoire au château du Hans : il était occupé toute la journée par les mêmes deux hommes obligés de rester immobiles pendant des heures, attendant les coups de canon ; leur principale occupation était de battre la semelle en se mettant à l’abri du vent derrière un gros rocher, et non de contempler le panorama. Rien qui rappelât la vie de château malgré Hans !

L’un des risques que nous courions était de crever de jalousie. Tandis que nous marinions dans toutes les formes imaginables d’eau, nous pouvions voir à l’Est Colmar, les Trois Epis et toute la plaine d’Alsace, inondés de soleil. Là le Riesling, le Traminer, le suave Kirschwasser : autant dire la Terre promise, telle qu’elle apparût aux Hébreux fugitifs. Ils en parlent encore et je suis excusable de les imiter. J’avais d’ailleurs une ressemblance avec Moïse : une longue barbe si apparente qu’un soir à l’Isle Adam le colonel du régiment, me voyant défiler devant lui, s’était écrié : mais quel est cet homme qui va à un exercice de nuit avec une barbe pareille ?

Tentatives de bombardement

Pourquoi avions-nous été envoyés sous ces cieux hostiles ? C’était un secret d’Etat major, c’est-à-dire une malice connue de tous, et en particulier des Allemands : seuls les exécutants n’étaient pas informés. Les stratèges parisiens méditaient une puissante attaque sur le front d’Alsace par-dessus les Vosges, en direction de Colmar. Comme le montrera la suite, c’était une idée aberrante ; nous aurons l’occasion d’en reparler. Mais elle avait mis notre secteur en vedette, et, voyant éclore le repérage par le son, les responsables avaient pensé qu’ils trouveraient là un excellent terrain d’application.

Une conséquence pittoresque de cette conception fut que l’on hissa sur la crête des Vosges une pièce à longue portée, un 100 de marine. Laissant errer leur imagination les stratèges voyaient déjà cette pièce commander la plaine, couper les voies, incendier les casernes et, de manière générale, répandre la terreur. En réalité elle ne pouvait rien faire. Colmar était à 15 kilomètres évidemment, elle pouvait l’atteindre. Et puis après ? Nous avons vu maintes fois une batterie de 155 tirer 100 coups sur un objectif limité sans réussir à le toucher. Ce n’est pas un canon de 100 qu’il aurait fallu avoir mais 1 000. Seulement s’ils avaient été plus d’un les observateurs ennemis les auraient immédiatement remarqués et une bonne batterie d’obusiers en aurait fait de la capilotade.

La mise en place de la pièce de marine fut un bel exploit sportif car il n’existait ni route ni sentier. La manœuvre fut commandée par l’ingénieur Oehmichen, qui fut l’un des créateurs et des apôtres de l’hélicoptère et devint dans la suite professeur au collège de France. Comment il se débrouilla ? Je ne le sais pas. Mais je tire quelque lumière de notre propre aventure. En plus de deux camions nous avions une voiture laboratoire qui renfermait nos appareils. Cette organisation garantissait notre indépendance en cas de retraite précipitée. Un tour de manivelle et nous voici sur la route. Secret militaire absolu sur nos méthodes. En réalité la route nous menait en bas de la montagne, tandis que notre destination était le sommet. La voiture dut être hissée à bras d’hommes tirant des cordes le long d’un vague chemin, à peu près aussi uni qu’un chantier de démolition ; et l’on m’excusera si, employant un langage militaire, je dis qu’ils en bavèrent. L’ascension dura des heures et les pauvres diables étaient si las que, pour s’alléger le plus possible, ils jetèrent sur le bord du chemin leurs paquets de cartouches que nous n’eûmes qu’à ramasser pour notre propre compte. Ce détail donne une idée de ce que dut faire l’équipe d’Oehmichen : car notre voiture pesait peut être 500 kilos et son canon dix fois plus.

Les hommes et les lieux

Nous voici installés dans notre petit nid de planches bien douillet, sur cinquante centimètres de neige fondante, au coin d’un bois. Nous, c’est le personnel de la section D zéro. Elle avait trois têtes : étant le plus ancien j’occupais celle du milieu ; celle de droite était Georges Chavanne, qui devint professeur à l’Université libre de Bruxelles ; et celle de gauche Eugène Darmois, professeur à l’Université libre de Nancy. Tous de vieux amis et tous normaliens. Aucune question de hiérarchie ne se posait entre nous ; étant administrativement le chef, j’avais droit aux ennuis principaux. Celui qui m’a laissé le plus cruel souvenir était l’obligation de téléphoner tous les soirs à notre chef direct à Remiremont. L’heure fixée était neuf heures du soir, je tombais de sommeil et n’avais rien à lui dire. On n’avance pas loin en 24 heures, et Dieu le père seul a pu se dire tous les soirs, en se frottant les mains : aujourd’hui j’ai fait quelque chose.

Au début nous étions une quinzaine ; plus tard notre effectif fut porté autour de trente et nous reçûmes deux autres copains, Angellos et Muxart.

Angellos avait été le héros d’une aventure singulière. Il appartenait à un corps de cavalerie qui occupait un secteur du front ; il fut chargé d’une courte mission : un renseignement à demander ou un papier à porter à une autre unité un peu en arrière. Chemin faisant il croisa un général, accompagné d’une petite escorte, qui tout de suite le regarda de travers et l’accusa d’être un déserteur. Il faut dire qu’à cette époque régnait une maladie épidémique qui frappait beaucoup de Chefs : ils voyaient dans tout soldat un déserteur en puissance qui cherchait à le devenir en fait et à qui il fallait serrer la vis, selon l’expression consacrée, jusqu’à la gauche, l’extrême gauche étant le poteau d’exécution. Dans le cas présent le général tombait mal car il n’y avait pas dans toute l’armée d’homme plus dévoué qu’Angellos et plus conscient de ses devoirs. Complètement dérouté par cette situation imprévue, il essayait de se défendre mais le général ne voulait rien entendre. Son raisonnement était sans réplique. Vous êtes soldat ? Oui – Je vous trouve à cheval sur la route, loin de votre unité ? Oui – Vous marchez vers l’arrière ? Oui – Vous avez un ordre écrit ? Non – Mon gaillard, vous êtes déserteur. Situation dramatique : David contre un Goliath furieux. Finalement on s’arrangea mais Angellos, qui avait le cœur sensible, en resta choqué. Nous aussi ! Tout irait mieux si les Supérieurs pouvaient se rendre compte du nombre immense d’occasions dans lesquelles ils se sont fait mépriser par leurs inférieurs.

Muxart était professeur dans un lycée et il était le seul d’entre nous qui se sentît vraiment malheureux. Il aimait avoir ses aises et paraissait regretter son croissant bien chaud et son bain. Vers la fin il eut des heures de cafard. Ou bien c’était le grand cafard, ou bien le petit. Il était facile de les distinguer : il partait à pied dans la campagne et dans les bois en suivant deux itinéraires immuables et celui du grand était le double de celui du petit. Quel qu’il fût, il n’empêchait pas Muxart de faire son métier de repéreur au mieux ; il était très bien vu de ses camarades qui l’appelaient Monsieur Muxart et n’auraient jamais songé à le tutoyer, bien qu’il fût deuxième classe comme eux.

Notre rôle était assez spécial et nos fonctions civiles nous valurent quelques visiteurs de marque. Je me souviens en particulier du colonel Messimy, qui avait été ministre de la guerre. C’était un brave qui ne craignait pas les coups durs. Son passage dans le secteur se traduisit pour moi par un accident bien militaire : un ordre péremptoire et inexécutable.

Comme je l’ai dit, notre installation comprenait des kilomètres de câbles électriques. Nous les accrochions aux arbres, quand il y avait des arbres. Ailleurs ils étaient posés sur le sol pour la bonne raison qu’il n’existait rien qui pût les porter. A la suite d’un incident – des mulets s’étaient embrouillés dans nos câbles et inversement – je reçus de Messimy l’ordre de les suspendre à hauteur suffisante. Mais à quoi ? A des poteaux ? Il nous en aurait fallu des centaines : qui nous les aurait donnés ? Puis nous étions en tout quinze, dont les trois quarts indisponibles. Nous en avions pour des mois. Nous aurions bien voulu le voir, le colonel, plantant des poteaux dans des rochers de granit.

Cet ordre contenait un volcan. Messimy avait-il le droit de le donner ? Quand j’en référai à mes supérieurs, ils furent formels : il ne l’avait pas. Bon, me dis-je, voilà encore une histoire ! Ces coquins de câbles vont être la cause d’un conflit d’attributions, sans aucun doute insoluble. Il faudra bien que quelqu’un trinque et bien sûr ce sera moi. Je suis sergent et eux colonels, sinon plus. Je suis la petite noisette entre l’enclume et le marteau. Heureusement il y eut un changement dans le commandement et l’ordre fut oublié ; nous n’eûmes même pas à attendre le contre – ordre.

Dans une autre occasion nous eûmes une alerte de la même espèce. Nous étions alors redescendus en plaine et nous reçûmes l’ordre de construire, pour notre propre usage, un abri souterrain « à l’épreuve du 220 ». Je pensai irrévérencieusement  en voyant la signature : toi, mon vieux, tu t’y connais en abris ! Il aurait aussi bien pu me demander de construire une réplique du château de Versailles. Le 220, c’est un obus de 150 kilos qui tombe de 2 000 ou 3 000 mètres ; il creuse dans la terre un entonnoir de 8 mètres de diamètre et 3 de profondeur et emporte une charge d’explosifs de 40 kilos, capable de transformer en comète une maison de cinq étages. Notre abri aurait dû avoir 5 mètres de long, 4 de large et être couvert d’une épaisseur de rondins d’au moins deux mètres, chacun long de six mètres ; et nous aurions dû les véhiculer dans nos poches puisque nous n’avions pas d’autre moyen de transport. La décision fut prise immédiatement : nous ne tiendrions aucun compte de cet ordre. D’ailleurs l’autorité qui nous l’avait infligée ne le désirait pas ; elle était à couvert et n’en demandait pas plus. Nous avions déjà discuté entre nous l’établissement d’un abri et reconnu son inutilité. Notre installation était très vulnérable, en raison de la longueur des câbles ; dès que nous subissions le moindre bombardement, nos lignes étaient coupées, sinon hachées. Notre travail devenait impossible. Alors il était convenu que, si nous étions devenus des cibles, nous disparaîtrions tout simplement dans la campagne. Nous habitions un bois, nous partirions chercher des champignons en attendant que le calme revienne. Si la situation devenait désespérée, nous mettions le feu à la voiture et nous devenions des fantassins.

La pièce folle

La plupart des batteries ennemies que nous tenions à l’œil (en réalité à l’oreille) manquaient de fantaisie et ne sortaient pas d’une ennuyeuse banalité. Elles tiraient sur des objectifs prévus et classiques : des tranchées, des croisements de routes, des observatoires, des emplacements de batteries. L’une me fit l’honneur de tirer sur moi personnellement, alors que je déambulais pacifiquement avec trois hommes sur une route. La route était sans doute bien en vue et l’artilleur responsable de sa surveillance considérait notre présence comme une provocation. Nous ne fûmes pas longs à nous écarter de la ligne de tir. Après quelques coups le protestataire se tut, content de nous avoir mis en fuite.

Une pièce faisait exception par son originalité. Avec elle on n’était jamais sûr. Tout d’un coup, après des jours de silence, elle se mettait à tirer sur des objectifs auxquels aucune personne raisonnable n’aurait pensé, et ceci à des heures indues ou à des distances saugrenues. En plus elle avait de mauvaises manières. Les obus des autres s’annonçaient par un sifflement : on était averti. Si on était leste, on avait le temps de se mettre à l’abri ou de se plaquer par terre ; les réflexes sont en pareil cas d’une vivacité incroyable. Avec cette pièce rien de pareil. On sautait en l’air quand, au lieu d’un profond silence, on entendait une explosion à proximité, assourdissante. En un mot la pièce ne respectait pas la règle du jeu et pour ce motif elle avait été baptisée la pièce folle.

L’un de ses exploits avait été de tirer sur le village du Valtin qui en était séparé par toute l’épaisseur de la montagne. Le projectile devait franchir la crête des Vosges ; c’était un peu comme si, de Chamonix, on avait voulu atteindre Courmayeur. Les Valtinois avaient les meilleures raisons pour se croire à l’abri ; mais ce jour là une maison flamba. La pièce n’était pas si folle !

Nous étions un soir dans notre hutte champêtre quand nous entendîmes un bruit singulier. Il ne venait pas de la terre mais directement du ciel et paraissait s’éloigner vers le Nord Est. De tous les bruits connus celui qui lui ressemblait le plus était celui d’une bouteille qu’on débouche ; il n’avait donc rien de guerrier. Nous étions prêts à donner notre langue au chat. Car enfin les seuls bruits célestes reconnus nous viennent des anges, et les anges ne débouchent pas de bouteille à dix heures du soir. Chavanne eut une inspiration : la direction que le bruit suivait conduisait à une bourgade, Plainfaing, qui était un centre militaire. Il y téléphona : ne recevez-vous pas des obus ? Si, nous en recevons, et nous ne pouvons absolument pas comprendre d’où ils proviennent. Ils provenaient de la pièce folle, à laquelle personne n’aurait pu penser, et devaient monter à quelques 6 000 mètres. Félicitations !

Cette pièce était unique dans notre secteur : fort heureusement ! Une centaine aurait pu empoisonner notre vie. Mais il en existait d’autres, éparses tout au long du front où elles jouaient le même jeu. Elles avaient été remarquées et une légende s’était formée. Elles étaient appelées le 88 autrichien, pour une raison inconnue. En réalité cet Autrichien était une pièce à grande vitesse initiale (696 m) et à longue portée (en plaine 15 kilomètres, en montagne, par suite de la raréfaction de l’air, sensiblement plus). L’obus, de forme très allongée, était du calibre de 130 millimètres (et non 88). La raison de son impolitesse était que son explosion précédait de loin le bruit du départ ; ce n’est qu’à 8 000 mètres que le retard commençait à s’atténuer pour devenir nul à 10 000. Mais alors le son de la bouche ne s’entendait plus.

Nous aurions bien aimé voir la pièce folle, en nous plaçant sur le terrain de l’esthétique : c’était un pur sang.

L’attaque du Linge

J’ai déjà parlé du plan d’offensive vers Colmar, qui avait été une des causes de notre envoi dans l’aquarium vosgien. Il se précisa au cours de l’été, et finalement l’offensive eut lieu. Les Chefs pensaient l’avoir bien préparée : le plus étoilé d’entre eux était venu dans nos nuages, y avait déjeuné au mess des officiers et l’un des assistants l’entendit tenir ce propos qui nous fut rapporté le soir même : Messieurs, tout va très bien et dans huit jours nous serons à Colmar. Huit jours après nous avions avancé de 200 mètres, qu’il fallut plus tard évacuer, et nous y avions laissé vingt mille hommes. Ce n’est pas un chiffre officiel, mais c’est celui auquel crut la troupe, et par suite celui qui importe le plus en raison de l’effet qu’il eut sur le moral. Quand la troupe constate qu’elle a été sacrifiée sans profit, elle est portée à penser. Où va-t-on si le soldat pense ?

Le centre de l’offensive était le Lingekopf que nous appelions le Linge et ce fut l’affaire du Linge. C’est un modeste mamelon, qui, à ce moment là, émergeait de la forêt. Au cours des furieux bombardements qui suivirent, celle-ci fut entièrement rasée ; dix ans après l’accès au Linge était encore interdit en raison du nombre d’obus non éclatés qu’il cachait. Pendant la bataille ce fut un No man’s land battu des deux côtés ; quand un gros obus arrivait, l’on voyait des cadavres sauter en l’air.

Pour un observateur l’échec était à priori inévitable. Mais apparemment pas pour le rédacteur du communiqué quotidien qui parvenait à transformer la défaite en victoire. Il annonça que nous étions désormais en vue de la petite ville de Munster, sur la route de Colmar : ce qui nous assurait un gros avantage. Nous ne fûmes pas d’accord. Si le rédacteur était venu au Linge, il aurait constaté en moins d’une minute que le site était intenable en raison de la violence des bombardements ; observateur et observés auraient été réduits en miettes.

De plus nous avions un observatoire duquel Münster était parfaitement visible. Je peux en témoigner car un hasard m’avait permis d’assister à un tir de destruction sur la petite ville. L’une des maisons était soupçonnée d’abriter un organisme d’Etat major, et une batterie de longue portée fut installée pour la détruire. Elle s’en acquitta fort bien, ou du moins une maison sauta : espérons que c’était la bonne !

Le communiqué relatif à l’attaque du Linge était un sommet d’hypocrisie. L’échec était indiscutable. La vérité, connue de tous, était que cette attaque y était vouée. Nous avions tout contre nous : l’ennemi, prévenu, était ravitaillé tout à son aise par des routes cachées dans la forêt et presque à plat ; nous devions franchir la crête des Vosges, ce qui représentait une montée de 500 mètres sans chemin. Des blessés furent évacués à dos de mule. J’avais un jour rencontré sur la pente une caravane de mulets chargés de torpilles, en pleine vue sur un terrain découvert. Je me disais : il est impossible que les ennemis ne le voient pas. Ils vont nous arroser ; les mulets se débanderont et vous devinez la suite.

Tout était à l’avenant. Cette offensive «si bien préparée » qui devait tout emporter en huit jours avait été combinée par des bureaucrates qui n’avaient aucune idée de la nature du secteur.

Belfort

Notre séjour en altitude dura d’avril à octobre, puis un nouveau terrain d’opérations nous fut assigné dans la plaine, en avant de Belfort ; notre nouvelle patrie était un petit village tranquille, qui avait gardé ses habitants.

Il avait gardé ses habitantes aussi, et pour beaucoup sans doute ce fut une bénédiction. Je ne fus pas tenu au courant, mais il était de notoriété publique que un tel fut vu d’un œil favorable par la fille du maire d’une commune voisine : c’était un avancement. Pour un autre, qui, bien que de nationalité française, était né en Russie, l’accueil fut si favorable qu’il en résulta un poupon. Le père de l’intéressée prit mal l’aventure et il allait partout répétant : si encore c’était un Français, mais c’est un Russe !

Quels étaient mes rapports avec la population locale ? C’est fort difficile à dire et rien que sur une petite partie du front d’Alsace, on observait plusieurs tendances. Je ne parle que de ce que j’ai vu moi-même et de ce qui m’a été raconté par de bons amis.

Georges Darmois et Gustave Ribaud, qui moururent tous deux professeurs à la Sorbonne et membres de l’Académie des sciences, commandaient aussi une section de repérage dans les Vosges, au dessus de la petite ville d’Orbey, tapie dans une vallée profonde au cœur des montagnes. Ils y étaient au moment de l’armistice. Pendant les jours qui suivirent ils furent frappés par le silence qui régnait dans le secteur et résolurent d’y aller voir. Ils se mirent en route à pied et entrèrent dans le village : vide complet, pas un habitant visible bien que leur présence fût évidente. Mes amis erraient dans les rues, interdits et ne sachant que faire, quand une porte s’ouvrit et un cri retentit : des officiers français. Immédiatement les rues se remplirent et tous, hommes, femmes et enfants, tombèrent dans leurs bras. Ils durent les embrasser tous, dans une pieuse émotion. Pour ces braves gens, les deux officiers étaient le signe visible de la délivrance qu’ils attendaient depuis quarante trois ans. Tous parlaient français. Ce fut pour Darmois et Ribaud une de ces journées où le cœur chante et qui fait pardonner ses rigueurs à la vie.

Tous deux sont morts maintenant : ils seraient heureux de savoir que leur témoignage n’est pas perdu. Voici pour la montagne. En plaine il n’en était pas de même. Nous étions aussi sur un territoire jadis français, occupé en 1871. Mais le sentiment avait bien évolué. Des habitants avaient vu défiler un bataillon de chasseurs à pied qui étaient tous de petite taille. Leur appréciation était ironique : comment voulez-vous, disaient-ils, avec de si petits hommes, venir à bout de la garde prussienne ? Vous ne l’avez donc pas vue ?

En plaine, nos lignes électriques étaient portées par des poteaux en bois, hauts de trois mètres, alignés au milieu des champs cultivés. Deux fois je trouvai les poteaux gisant sur le sol, arrachés. Ils gênaient le travail, nous dit-on. Je n’en ai jamais cru un mot. Chacun faisait perdre à peine un mètre carré de terrain. Nous étions tous convaincus qu’il fallait voir là un acte de malveillance. Accompli par quelques isolés ? Peut-être ! L’ordre était de ne molester en rien la population, afin de nous la concilier. Fallait-il pour cela lui donner toujours raison ? Pour le savoir une confiance mutuelle aurait été nécessaire ; et elle n’existait pas.

Artillerie contre fantassins

Bien que nous fussions, du point de vue administratif, des fantassins, nous étions surtout en relation avec l’artillerie. En particulier, nous eûmes les rapports les plus agréables avec le chef d’une batterie voisine : le lieutenant Schmidt. A un point tel qu’ayant été promu capitaine, il offrit un grand festin auquel je fus convié, étant devenu sous lieutenant. Je m’y conduisis fort mal et cela me valut auprès de mes subordonnés une immense popularité. Viens voir, disaient-il, le lieutenant ; il est rond comme un œuf !

J’ai déjà fait l’éloge du matériel d’artillerie. Mais le mode d’emploi ?

La doctrine officielle était que l’artillerie choisissait elle-même ses objectifs, c’est-à-dire tirait sans rien demander à personne. La télégraphie sans fil n’existant pas encore, le commandant de la batterie n’avait pratiquement aucun moyen de savoir ce qui se passait à 300 mètres de lui ; il en résultait qu’il choisissait parfois son objectif, avec les meilleurs intentions… sur les tranchées françaises, dont il ignorait l’emplacement. Le général Percin écrivit à ce sujet un livre qui était intitulé, si j’ai bonne mémoire, « Le massacre de notre infanterie» Il avait recueilli de nombreux témoignages et évaluait nos pertes à un chiffre de l’ordre de 100 000 (1) .

Personnellement je n’ai connu qu’un exemple. Un observateur juché au haut d’un arbre fut tué par un obus venu de l’arrière et l’erreur de tir était flagrante : l’ennemi se trouvait loin. Ce n’était peut être qu’un accident. Mais d’autres cas étaient plus graves. Un récit courait dans notre secteur, dont je ne peux garantir l’exactitude mais auquel tous croyaient : il n’était donc pas invraisemblable. Au fond d’une tranchée, une unité recevait de manière continue des obus venus de toute évidence d’une batterie située un peu en arrière, et subissait des pertes. Un sous-officier fut envoyé pour prévenir. Il fut mal reçu. Le capitaine d’artillerie le prit de haut et dit qu’il connaissait son métier et que l’accusation était absurde. Le ton monta. Finalement le sous officier posa nettement la question : voulez-vous ou ne voulez –vous pas rectifier votre tir ? – Je ne veux pas. Il sortit son revolver et brûla la cervelle du capitaine puis s’en fut tranquillement. Il ne fut pas poursuivi.

Batailles aériennes : avion

 

Une batterie très proche de nous avait pour mission d’interdire le ciel aux avions allemands qui, à toute heure, venaient survoler Belfort. Le scénario se déroulait toujours selon le même rite. Un avion était signalé. Dans quelle direction ? A quelle hauteur ? Faute d’instruments convenables, l’estimation se faisait au pifomètre. Muni des chiffres le préposé au tir se précipitait dans son bureau pour calculer la direction et la hausse. Quand il avait fini, l’avion était déjà loin ; mais il fallait bien qu’il revienne et la batterie le guettait au retour. Pour simplifier elle admettait la même altitude qu’à l’aller. On se hâtait de pointer ; mais les canons étaient d’un vieux modèle (je ne me souviens plus si c’étaient des 90 ou des 95) et l’opération était lente. Des mauvaises langues assuraient que le projectile n’allait pas plus vite que l’avion. Dans les cas heureux il éclatait à un kilomètre du but.

Je me suis souvent demandé si cette comédie n’était pas préméditée et si le commandant n’était pas parfaitement au courant de l’inutilité de cette batterie d’opérette qui rappelait les carabiniers d’Offenbach. Nous ne pouvions pas laisser passer sans protestation les avions provocateurs ; le souci du moral de l’infanterie ne l’aurait pas permis. Quand elle voyait au dessus d’elle le ciel sillonné d’avions ennemis, elle entrait en rage. Qu’attendait-on, gémissait-elle, pour tirer sur eux ? Un avion, c’était un photographe qui espionnait, ou un porteur de bombes, ou un chasseur. Alors on tirait, pour soulager les nerfs, même si l’on savait à n’en pas douter qu’il n’en résulterait que du bruit ; et l’on n’employait à cet usage que des pièces impropres à tout autre.

Au cours de la guerre la lutte contre les avions, qui était dans l’enfance en 1914, changea de caractère par l’augmentation du nombre des pièces et leur spécialisation : le pointage devint rapide et le tir s’accéléra, assurant l’efficacité. Mais dans notre secteur, dont l’activité ne fut jamais intense, cette efficacité resta toute relative. Je n’ai jamais vu un avion touché. Une fois j’en suivis un qui, voyant se former à vingt mètres en avant de lui une boule blanche, exécuta avec précipitation un virage en épingle à cheveu. Mais comme cent mètres plus loin il en fit un autre qui le ramena dans la direction première, nous n’y gagnâmes rien.

Ce tir nous offrait un sous-produit de valeur, les culots d’obus. Quand un obus éclatait il projetait en avant une nappe de boules de plomb entremêlées de petits blocs de fer et le culot restait intact. Il retombait où il pouvait, au besoin sur une maison ; en terrain meuble il s’enfonçait à cinquante centimètres de profondeur. Les fusées retombaient aussi, mais incognito. Nous faisions la chasse aux uns et aux autres. Le culot portait une belle ceinture de cuivre rouge qu’il était facile de détacher et de travailler au marteau, comme le faisaient nos ancêtres il y a dix mille ans. On ne saurait croire le nombre de coupe papiers dont le père fut un obus de 75. Le traitement des fusées était plus raffiné. Certaines étaient faites d’aluminium : le métal était refondu en tube épais et découpé en tranches, dont chacune devenait une bague. Il suffit pour y parvenir d’un couteau de poche : cette industrie était florissante.

Un jour une autre joie nous fut réservée, cette fois assez perverse. Une batterie de 75 était venue s’établir au milieu d’un champ découvert, juste en face de nous. Les Allemands l’aperçurent aussitôt et décidèrent de la faire déménager : ils envoyèrent à cet effet quelques rafales. Le déménagement fut vite fait : les caissons prirent feu et vomirent d’immenses flammes jaunes, et il fallait voir les hommes se sauver à toutes jambes. Nous étions malades de rire, bien à tort car nous apprîmes le lendemain que le cuisinier avait été tué par le premier coup. Mais l’aurions-nous su que notre hilarité n’aurait pas été bien diminuée. Ce qui leur arrivait aujourd’hui pouvait nous arriver demain et il fallait prendre les choses par le bon côté.

L’état de guerre modifie profondément les valeurs. Le récit suivant me fut fait par un témoin. C’était pendant la période finale, nos troupes avançaient. Une petite patrouille s’approchait d’un village quand un petit garçon se porta à sa rencontre. Prenez garde, dit-il, le village est plein d’Allemands qui vous attendent. Les éclaireurs firent demi tour, puis revinrent en force, s’emparèrent du village et firent quelques prisonniers. En visitant les maisons ils trouvèrent le cadavre du petit garçon qui les avait sauvés : les Allemands l’avaient égorgé. Alors, dans un moment de fureur, ils passèrent leurs prisonniers au fil de la baïonnette.

Ce récit nous semble aujourd’hui horrible. Mais que voulez vous ? Le meurtre délibéré du petit était un acte ignoble qui ne pouvait rester impuni. Vous me faites rire avec vos Droits de l’Homme !

Batailles aériennes : ballons et saucisses

Dans la guerre de position il est essentiel de savoir aussi bien que possible où est l’ennemi et quelles sont ses ressources : tous les moyens pour y parvenir sont utilisés simultanément. L’un est fondé sur l’emploi de ballons captifs. Ils n’étaient pas sphériques mais, pour pouvoir s’orienter dans le vent, ils avaient une forme allongée et dépourvue de grâce qui les faisait appeler les saucisses.

Le service à bord était sans agrément. Certains observateurs y souffraient du mal de mer. De plus la saucisse était éminemment vulnérable. Qu’un avion ennemi s’en approche et la situation devenait préoccupante. Le tireur le plus maladroit ne l’aurait pas manquée à un kilomètre. Et puis il y avait les météores ! Nous vîmes un jour une de nos saucisses arrachée par un ouragan qui ne laissa pas le temps de la descendre. Elle passa au dessus de nous à une immense hauteur, en tourbillonnant, et de toute évidence les occupants étaient perdus. En un certain sens les saucisses étaient plus indiscrètes que les observatoires terrestres. Ceux-ci étaient des abris souterrains aussi bien camouflés que possible, ouvrant vers l’extérieur par une fente horizontale large de dix centimètres qui permettait l’inspection de la ligne de front.

Les observateurs se sentaient parfois nerveux parce qu’ils se savaient particulièrement visés par l’artillerie ennemie ; ils détestaient les visites et tout ce qui pouvait attirer l’attention sur eux. Mais je pense que les concurrents d’en face les connaissait parfaitement et les ménageaient pour pouvoir, au jour J., régler leurs comptes sans avertissement. Etant au niveau du sol, ils avaient une visibilité restreinte, tandis que la saucisse, planant à des centaines de mètres, avait un horizon bien dégagé. Tous comptes faits, les deux méthodes étaient complémentaires et toutes deux utilisées ; nous avions en face de nous une belle saucisse jaune dont il était recommandé de se méfier.

Un jour nous vîmes arriver dans notre village une caravane mystérieuse. Suivant un processus normal, notre cuisinier me l’apprit le lendemain au réveil. La caravane escortait un canon de longue portée qui venait nous débarrasser de la saucisse.

Ce fut celle-ci qui nous débarrassa du canon. Il avait été ingénieusement installé au milieu du village. A peine avait-il tiré quelques coups de réglage, qui naturellement manquèrent leur but, qu’il arriva une dégelée d’obus ; il était facile de le prévoir puisque l’emplacement de la pièce se voyait, selon l’expression consacrée, comme le nez au milieu de la figure. Tout le village risquait la destruction. La caravane fit ses bagages et partit sans tambour ni trompette. Les commentaires allèrent bon train et je n’ai pas souvenir qu’ils fussent élogieux. N’importe quel soldat de deuxième classe aurait jugé l’opération absurde. Dans certains cas le pot de fer peut vaincre le pot de fer.

Infanterie contre aviation

L’homme des tranchées qui vivait dans la boue était particulièrement mécontent quand il voyait les avions allemands sillonner le ciel. Certains jours il semblait leur appartenir et nous nous demandions pourquoi. La France avait été le berceau de l’aviation et semblait l’oublier.

Nous avions comme voisin le lieutenant P., charmant camarade plein de fantaisie et d’humour et qui n’avait peur de rien : l’un de ces hommes à qui l’on peut tout demander et à qui on ne demande rien, parce qu’ils ne se mettent pas en avant et mettent leurs supérieurs hiérarchiques dans cette situation désagréable de devoir reconnaître leur valeur. Un jour il était excédé depuis le matin de voir les avions allemands planer au dessus de lui. Il prit le téléphone et attaqua l’aviation. Pourquoi diable ne sortez-vous pas ? Monsieur, lui répondit-on, aujourd’hui l’air ne porte pas. – Il porte bien joliment les Boches, répondit-il. Explosion ! Monsieur, je ne vous permettrai pas …- Vous me le permettrez fort bien, je suis le lieutenant P. de telle formation, à telle adresse, je vous attends. Il faut bien dire que parmi les troupes, dont nous étions, les aviateurs n’étaient pas populaires. Il y avait là un peu d’injustice. Certes nous admirions sans réserve les véritables combattants dont le plus célèbre était Guynemer. Mais un nom glorieux ne peut pas servir d’étiquette à toute une légion et nous pensions que la plupart des autres, comme on dit au régiment, se la coulaient douce. Comparativement à nous ils avaient la vie facile et tous tombaient à leurs pieds, en particulier les belles qui ne leur résistaient guère : bon souper, bon gîte et le reste ! Un fait connu de tous était qu’au cours d’un bombardement, un hôtel d’une ville de l’Est avait été détruit. Les sauveteurs avaient retiré des décombres le cadavre d’un officier aviateur et, tout près de lui, celui d’une dame qui faisait partie de la haute société de la ville : elle était complètement nue. Elle avait tiré un bon numéro puisque avant de mourir elle avait connu le septième ciel.

Le moral des troupes

Le haut commandement se préoccupait fort justement de l’état d’esprit des troupes et des moyens à employer pour le maintenir ; mais il était imprégné d’idées a priori et cherchait en aveugle. Le problème n’était pas facile et le devenait de moins en moins à mesure que les années s’écoulaient.

Le premier soin du médecin, mis en présence du malade, est d’éviter que le mal ne s’aggrave. Vous avez une bronchite : restez au chaud. Vous souffrez de l’entérite : ne mangez pas de bouillabaisse. La même technique est applicable à la guerre : si vous craignez que le soldat ne soit mécontent, faites le possible pour ne pas accroître son mécontentement. Rien ne l’indispose autant que l’insuccès. Verdun avait été un enfer mais c’était une victoire puisque toute la force allemande s’y était brisée Nos troupes avaient montré que leur élan était intact en reprenant en quelques jours, sous le commandement de Mangin, presque tout le terrain perdu en plusieurs mois ; Mangin, d’ailleurs, – et ceci a bien son importance – inspirait confiance à tous. Une légende courait qu’au jour de l’attaque, il marchait en tête de ses hommes. C’était sans doute une exagération car son entourage ne l’aurait pas laissé commettre cette folie ; mais il suffisait qu’on l’en crût capable. Je ne l’ai jamais rencontré mais un de mes confrères du repérage avait reçu sa visite et avait été frappé par son extrême courtoisie. Ce n’était pas un chef glorieux qu’il avait devant lui mais un curieux désireux de s’instruire.

Le premier devoir du commandement était donc d’éviter un insuccès. Nous l’avions bien vu au Linge ; mais c’était une affaire locale qui avait eu peu de conséquence. La situation devint autrement plus grave après l’offensive d’avril 1917 : mal préparée, si lamentable, qu’elle aboutit à des mutineries et qu’on vit renaître le peloton d’exécution.

Ne pas commettre de grandes sottises était une technique réservée aux grands chefs. Mais les petites unités, que pouvaient-elles imaginer pour soutenir le moral ? Elles auraient gagné à suivre un petit cours de psychologie populaire.

Nous eûmes comme voisin un bataillon de chasseurs. Ils publiaient un petit journal qui s’appelait : le diable au cor. Nous le jetions au panier sans l’ouvrir. C’était du plus mauvais Déroulède : honneur et patrie, les plis du drapeau, la beauté du sacrifice, la gloire du soldat … Un motif surtout nous mettait en boule : vengeons nos morts. Le bons sens populaire reprenait ses droits : oui, en en faisant tuer d’autres !

De temps à autre un officier était invité, le plus souvent contre son gré, à donner une leçon sur le moral. Je n’y ai jamais assisté mais la rumeur publique m’en a rapporté quelques échos. Après l’une de ces leçons, l’orateur, soucieux de savoir s’il avait été compris, demanda à ses auditeurs ce que c’était que le moral.

J’ai retenu deux réponses :

Le moral, c’est quand tout va mal, il faut dire que tout va bien.

Le moral, c’est quand on n’a pas le cafard.

Pas si bête !

Le meilleur réconfort les hommes le trouvèrent, de la manière la plus imprévue, dans une chanson : la Madelon qui eut un succès prodigieux. Au début personne ne la connaissait ; elle n’avait pas été remarquée. Puis rapidement, quand elle apparaissait dans un secteur elle était en 24 heures adoptée par tous. Les paroles étaient naïves et apaisantes : c’était l’histoire d’une fille d’auberge.

La servante est jeune et jolie

Nous l’appelons la Madelon.

Elle est aimée de tous et, un jour, un caporal vient demander sa main.

La Madelon, pas bête en somme,

Lui répondit en souriant :

Et pourquoi prendrai-je un seul homme,

Quand j’aime tout un régiment ?

Si une troupe était en marche et bien lasse, rien ne la remettait d’aplomb comme une Madelon chantée à tue tête. L’armée italienne subit un sérieux revers à Caporetto et des troupes françaises furent envoyées en Italie, plutôt comme témoignage de solidarité que pour venir réellement en aide ; car, à leur arrivée, la situation était déjà rétablie. Les villageois étaient charmés de les voir défiler gaiement, chantant la Madelon et paraissant n’avoir nul autre souci. Cette chanson c’était la joie de vivre qui leur était rendue.

L’âme a des replis que la psychologie des livres ne connaît pas mais qui sont évidents pour celle du cœur. La Marine n’a pas oublié le naufrage du paquebot italien Andrea Doria, à proximité de New York. La nuit était tombée, le navire s’enfonçait et dans la solitude, le désespoir s’était emparé de tous. Un navire français qui passait à proximité accourut mais il était encore loin. Son commandant donna l’ordre : allumez toutes les lumières, toutes sans exception. Le navire s’approcha des naufragés, tout étincelant, et la confiance revint.

Belfort , suite

Le viaduc de Ballersdorf

La voie ferrée qui traverse la trouée de Belfort était portée aux environs de Dannemarie par un long viaduc près du village de Ballersdorf. Dans les premiers jours de la guerre une avance rapide de nos troupes avait permis d’occuper le terrain jusqu’à Mulhouse ; puis il avait fallu reculer et au cours des combats le viaduc avait été détruit. Nous l’avions reconstruit pour bien montrer que nous étions chez nous. C’était un magnifique ouvrage, en belles briques rouges. Les autorités décidèrent qu’il méritait une inauguration solennelle, pour laquelle on prit date. Au jour fixé, tout était prêt et de hautes personnalités étaient arrivées pour un grand banquet avec un bon contingent de discours.

Les Allemands qui, mieux que tout le monde, étaient au courant avaient décidé de troubler la fête. Le matin même du jour de l’inauguration, alors que les cuisiniers étaient déjà à l’œuvre, on entendit, venant de l’Est, un sifflement qui alla se renforçant et se termina au pied du viaduc par une terrible explosion. D’autres coups suivirent et il devint évident que l’artillerie lourde, officiellement hors de portée, bombardait notre beau viaduc avec l’intention d’en faire de la poussière. Ils voulaient nous rabattre le caquet : à midi c’était chose faite, et bien faite.

Ils avaient confié l’exécution de leur programme à un de leurs obusiers de 40 centimètres, qui furent connus sous le nom de grosse Bertha ; ils envoyaient à peut être 10 kilomètres un projectile de mille kilos avec une précision redoutable. Je n’ai pas assisté au tir mais il me fut décrit par des témoins comme un spectacle magnifique qui tenait le spectateur haletant. Il entendait venir le sifflement en se demandant : que va-t-il faire cette fois ? Un immense nuage de poussière rouge cachait toute la scène ; quand il se levait, le viaduc comptait une arche en moins. Cependant l’une des voûtes était simplement percée d’un énorme trou au travers duquel on voyait le ciel.

Ce ne fut pas pour nous un jour de triomphe et le ton des discours dut s’en ressentir ; une fois de plus le coq gaulois avait chanté trop clair. Mais la plaisanterie était fort bonne et nous amusait. Nous ne pouvions songer sans rire à la tête que durent faire les autorités. Pour notre petit groupe ce fut une bénédiction. Les ruines du viaduc de Ballersdorf furent un dépôt inépuisable de briques dont nous eûmes toute satisfaction.

Tirs sur Belfort

L’artillerie allemande s’avisa un jour de tirer sur la ville de Belfort. C’était un programme ambitieux, en raison de la distance : environ 40 kilomètres. Elle y réussit fort bien, sans doute par l’emploi d’une pièce de marine. Mais ce ne fut pas une pluie qui tomba, seulement de grosses gouttes. Le Lion ne fut pas ému. Il aurait fallu une série de coups heureux et, à notre connaissance, aucun ne le fut. Un Belfortain me montra l’un des points d’impact sur le bord d’une grande route : un gros rocher avait été écorné. Mobiliser une pièce de marine pour casser des cailloux, c’est du luxe !

Comme notre pièce folle celle-ci était plutôt agaçante et nous aurions désiré la connaître. Mais elle était à l’extrême limite de notre secteur ; et d’ailleurs nos méthodes étaient inefficaces pour un canon dont la vitesse initiale ne pouvait être que très grande. C’était un problème nouveau, somme toute d’importance secondaire.

Les autres méthodes de détection n’étaient pas plus favorisées. Des avions avaient été envoyés au dessus des zones suspectes pour en rapporter la photographie ; ils avaient été accueillis par un tir anti-aérien si dense qu’ils n’avaient pas insisté, et d’ailleurs la pièce était certainement camouflée. L’observation directe ne donnait rien ; la pièce tirait parfois la nuit ; une immense lueur illuminait le secteur. L’opinion générale voyait son origine non pas dans la flamme à la bouche du canon, mais dans une pyrotechnie facile à imaginer et destinée à nous tromper.

Le mathématicien Jacques Hadamard nous donna une idée. Nos appareils récepteurs étaient déposés sur le terrain en ligne approximativement droite, parallèle au front. En installant un appareil supplémentaire à quelques centaines de mètres en arrière, nous pouvions espérer avoir des données sur la trajectoire de l’obus, sur le calibre et, qui sait, sur la position de la pièce. Nous réalisâmes l’installation, espérant nous couvrir de gloire. Mais ce fut un fiasco ! La pièce tira la nuit ; je dormais ainsi que presque tout le personnel. Personne ne me réveilla. De toutes façons je n’eus pas trop lieu de le regretter, car il n’y eut pas d’autre coup. Il était clair que nous serions toujours pris par surprise. Nous ne pouvions pas demander à notre opérateur de veiller toute la nuit avec un espoir aussi problématique. Nous n’avions qu’un opérateur, il était irremplaçable et le travail de jour était autrement plus important que le travail de nuit.

Notre section chercha à se rendre utile d’une manière qui fut jugée originale. En raison de la grande distance, l’obus restait longtemps en route, d’autant plus qu’il devait monter à une hauteur de peut être 12 kilomètres en suivant une trajectoire très courbe. La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre : la durée du trajet devait être de l’ordre de vingt secondes. Si nous notions le départ, nous avions le temps de téléphoner à Belfort et un clairon avait le temps de sonner quelques notes convenues qui diraient aux Belfortains : attention, l’ennemi est en route, gardez-vous ! Si tout allait bien, il leur restait vingt secondes pour se mettre à l’abri.

C’était de l’acrobatie. Pourtant notre proposition plut. Une défaillance de ma mémoire fait que je ne me souviens pas si elle fut mise à exécution.

Le microtélémètre

Notre procédé de repérage Dufour comportait un enregistrement photographique sur un ruban de papier sensible ; il fallait le développer dans une chambre noire, puis faire la lecture du tracé à la lumière du jour. Nous avions trouvé des moyens pour rendre ces opérations rapides, mais elles ne l’étaient jamais assez.

Un physicien du plus grand mérite, Henri Abraham, aussi connu par les milieux industriels que par les savants, avait étudié la question et trouvé un moyen pour supprimer l’enregistrement photographique. Je note en passant qu’Abraham fut l’une des plus pitoyables victimes de la barbarie hitlérienne. Agé de 77 ans il fut arrêté comme Juif, avec la bénédiction de Vichy. Sa fille demanda à ne pas le quitter. Personne n’en entendit plus parler. Un vieillard de 77 ans représentait évidemment un danger sérieux pour le glorieux Reich. Le système d’Abraham représentait un progrès évident. Complètement mécanique, il comportait des cadrans divisés devant lesquels tournait une aiguille et chacune était reliée à un appareil. Quand l’onde y arrivait un signal était transmis au poste central et l’aiguille correspondante s’arrêtait sur une division qui donnait le temps au centième de seconde.

Ce système que son inventeur avait appelé, si j’ai bonne mémoire, le microtélémètre, nous avait été envoyé pour essai. Il avait été décidé que cet essai aurait lieu aux environs de Belfort, sur un champ de tir qui s’appelait quelque chose comme Les Fougerais ; je ne peux pas retrouver le nom exact.

Cette installation nous avait coûté bien de la peine ; il fallait partir du cantonnement de bon matin, en camion, installer le microtélémètre dans une casemate désaffectée et tendre sur le terrain des kilomètres de câbles. Il avait fallu exécuter au théodolite une triangulation du polygone. Je note comme une curiosité que le théodolite ne faisait pas partie de notre matériel. Heureusement au départ j’avais prévu qu’il serait nécessaire et l’Institut Pasteur m’en avait offert un. Au retour il devait lui revenir et fut effectivement remis aux chemins de fer. Mais il était emballé dans une caisse étiquetée Épicerie et n’arriva jamais. Entre nous nous l’appelions Théodule ; il nous fut très utile et je dus en apprendre le maniement à un des hommes, mécanicien de son état. Je fus surpris de voir avec quelle rapidité il se mit au courant. Il mesurait les angles comme un vrai géodésien et lisait le vernier avec le sourire.

Nous avions trouvé le meilleur accueil auprès du commandant du polygone, le colonel X. ; je dis X. parce que je ne voudrais pas risquer une confusion. J’ai connu à Belfort deux colonels dont je garde un souvenir ému ; tous deux étaient des hommes de bien. L’un était le colonel Milleret. Lequel ? Les premiers essais faits en sa présence donnèrent des résultats très favorables ; il apparut même dans plusieurs cas qu’ils étaient meilleurs que ceux de l’observation directe à la lunette. Le colonel était enchanté et nous aussi ; nous ne regrettions pas nos peines bien que la boue du polygone fût particulièrement collante. Mais dans l’armée l’opinion d’un colonel a peu de poids. Tout change s’il devient général !

Je me trouvais un jour dans un train qui allait vers Metz et j’avais comme voisin de compartiment des officiers supérieurs qui faisaient escorte à un maréchal, bien reconnaissable aux détails de son uniforme. Il raconta la fable suivante : Napoléon avait une grande affection pour un certain colonel. Apprenant qu’il avait été blessé à la tête, il lui envoya son propre chirurgien. Ce n’est rien, dit celui-ci, je vais vous enlever la cervelle, je la nettoierai et la remettrai en place. Au cours de l’opération un message urgent arriva : l’empereur avait promus le colonel général. Aussitôt le colonel bondit, sauta en selle et partit au galop en criant : vive l’empereur. Général, fit observer le praticien, vous oubliez votre cervelle ! Apprenez, mon ami, fit le héros en se retournant sur sa selle, qu’un colonel peut à l’occasion avoir besoin de sa cervelle, un général, jamais !

Il fut donc décidé que les essais seraient recommencés en présence d’un Dieu. Il ne demanda pas à nous voir.

Au jour fixé nous étions pleins de confiance ; mais des ennuis survinrent à la file. On nous annonça au dernier moment que les tirs seraient effectués non pas avec les 75 mais avec des pièces anciennes à charge moindre ; c’était nous mettre en état d’infériorité. Comme je manifestais des craintes, on me dit que ces petits obus faisaient autant de bruit que les autres. Du bruit ! Nous enregistrions des ondes et non du bruit. Il est vrai que l’un accompagne l’autre mais ils ne sont pas proportionnels. Nous avions demandé un coup d’essai pour vérifier le bon fonctionnement des appareils qui étaient restés sans surveillance toute la nuit. Il fut tiré. Les quatre aiguilles se mirent en mouvement et s’arrêtèrent sagement. Il semblait donc que tout fût en ordre : restait à faire les calculs. Quelques officiers attirés par la curiosité étaient entrés dans notre casemate. Avant que j’aie pu noter les indications des cadrans, l’un d’eux appuya sur un bouton de l’appareil et les quatre aiguilles revinrent instantanément à zéro. Notre coup d’essai était perdu.

Alors que faire ? Demander un autre coup ? Nous n’avions pas de téléphone, il aurait fallu envoyer un messager, nous ne savions pas où ; l’heure avait été fixée et le général attendait. Le mieux était de s’en remettre à la grâce de Dieu. Nous le fîmes avec confiance mais Dieu ne nous accorda pas sa grâce.

L’examen de nos appareils écouteurs, fait à loisir quand tout fut fini et la sentence prononcée, montra que l’un d’eux s’était déréglé. Il retardait de quelques centièmes de seconde. Sur la carte le lieu de l’explosion était le point de rencontre de trois lignes droites. Dans un monde parfait elles auraient dû passer rigoureusement par le même point. Dans le monde réel elles formaient un petit triangle qui était nommé le chapeau et dont nous prenions le centre. S’il était petit nous passions outre ; autrement il fallait aviser. Tout le long du tir le triangle fut tristement trop grand. Il nous aurait fallu une heure pour aller régler les écouteurs et il ne pouvait en être question. Le général s’aperçut facilement que nos résultats étaient mauvais et manifesta sa désapprobation ; il partit sans nous dire un mot. Le colonel était contrarié au plus haut point et fut très net. Il est inutile d’insister, nous dit-il, il a son opinion faite et n’en démordra point.

S’il avait eu vraiment le désir d’être juste, il m’aurait convoqué pour me dire : jeune homme, on me dit qu’il y a quelques jours votre truc marchait très bien ; aujourd’hui il bafouille. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ? En dix minutes tout aurait été éclairci. Il dut faire un rapport foudroyant car jamais plus nous n’entendîmes parler du microtélémètre. C’est dommage car c’était un excellent instrument. Et le plus curieux est qu’il n’était pour rien dans l’insuccès ; c’étaient les écouteurs qui avaient flanché et non pas lui. Il ne fut que le bouc émissaire.

Nous eûmes un autre exemple de ce manque d’objectivité. Un inventeur avait présenté un projectile qui, à son dire, donnait en éclatant un gros nuage de fumée ; il avait obtenu qu’un essai fût fait. Des obus furent tirés et les observateurs furent priés de dire ce qu’ils avaient remarqué, sans autre indication relative à la fumée. Ils ne remarquèrent rien pour la bonne raison qu’un obus fait toujours de la fumée, plus ou moins suivant la nature du point d’impact. S’il tombe dans un bois un peu touffu, ce qui fut le cas, il faut un certain temps pour que la fumée se dégage des branches ; pendant ce temps elle se dissipe en partie et n’attire pas l’attention. Les observateurs n’avaient rien remarqué d’anormal parce qu’ils ne savaient pas ce qui devait être anormal et parce que l’irrégularité était la loi. Mais apparemment les Bureaux l’ignoraient. Des pancrates, pour employer l’expres-sion d’Etienne Wollf.

Poser les conditions pour qu’une expérience soit probante n’est pas, malgré l’apparence, à la portée de tout le monde et les essais de ce genre devraient être confiés à des spécialistes formés au raisonnement et non à de hauts gradés.

Les chefs : visites aux armées

Poincaré

Les troupes du front (ou plus exactement voisines du front) recevaient parfois la visite de hauts personnages, par exemple du chef de l’Etat, Raymond Poincaré. Je n’ai rien contre Poincaré ; il eut en particulier le très grand mérite de confier le pouvoir à Clemenceau avec lequel il était en mauvais termes. Une autre fois il sauva notre monnaie qui s’en allait à la dérive. C’était surtout un avocat et un légiste ; un malicieux avait dit de lui, le comparant à un rival ; Briand ne sait rien et comprend tout ; Poincaré sait tout et ne comprend rien.

Parmi les troupes Poincaré avait fort peu d’admirateurs et je n’exagérerai pas beaucoup en disant qu’il faisait un peu le Polichinelle. Il arrivait accompagné d’une troupe de petites filles qui devaient représenter l’Alsace. On ne savait pas où il les prenait mais c’étaient toujours les mêmes : à notre idée, elles faisaient partie de ce qui était appelé la brigade des acclamations. Elles nous faisaient simplement hausser les épaules. Quand l’homme est exposé tous les jours à voir la mort en face, il ne se laisse pas prendre à des singeries. Il ne faut pas lui demander non plus une grande admiration pour les hommes politiques. L’expérience nous a montré plus d’une fois, qu’au jour où nous tombons dans le pétrin, nous ne pouvons pas compter sur eux pour nous en tirer. Ils sont portés à se glorifier de nous y avoir mis.

Painlevé

 

Le dernier que nous avons dû subir était Paul Painlevé : très bon mathématicien, parfait honnête homme, d’une vive intelligence et le cœur plein d’aspirations angéliques. Mais souffrant de trois défauts qui peuvent être décrits par ordre d’importance et qui le rendaient aussi propre à diriger la guerre qu’il l’aurait été à servir la messe.

En premier lieu, péché bénin, il était d’une distraction proverbiale et toujours dans la lune. Ses amis racontaient qu’il était un jour assis dans l’autobus qui s’appelait alors Montrouge – Gare de l’Est. Il se dirigeait vers la gare. Le conducteur lui demanda familièrement : où donc allez-vous ? – A l’observatoire -Mais vous lui tournez le dos ! – Pas possible, fit Painlevé. Et, se levant, il alla s’asseoir sur le siège d’en face. Un autre jour, devant sortir, il accrocha à la porte une pancarte : M. Painlevé a été obligé de sortir et reviendra plus tard. Il revint plus tôt qu’il n’avait pensé et, voyant la pancarte, hocha tristement la tête et s’assit sur une marche de l’escalier pour s’attendre lui-même.

En second lieu il était perpétuellement en retard, à un point tel et avec une régularité telle que les Normaliens, ses victimes, avaient inventé une unité de retard : le painlevé. On était en retard de un ou deux painlevés. Ce qu’il a pu faire perdre de temps à ses collaborateurs est inimaginable.

En troisième lieu, il n‘avait aucune autorité et ne savait pas vouloir. Son collègue à la Chambre, Marcel Sembat, avait tracé de lui un portrait cruel à la suite d’une séance orageuse. Il le représentait irrésolu, hagard, tournant sans cesse la tête vers la droite puis vers la gauche, donnant raison à tous et tort à tous, donnant exactement l’impression d’un homme qui se noie. Il était ministre au moment de l’offensive en Champagne d’avril 1917, offensive qui fut désastreuse, et ses ennemis lui reprochèrent de l’avoir interrompue. Il se défendit par un long mémoire qui était plus exactement un acte d’accusation. Ce que l’on pouvait lui reprocher n’était pas d’avoir interrompu les opérations, mais de les avoir autorisées. Voyant les choses de loin, il avait cru aux affirmations de l’Etat major : tout est préparé à fond et nous allons les reconduire jusqu’au Rhin.

Clemenceau

Clemenceau était d’une tout autre carrure. Il détestait les militaires en tant qu’espèce, et nous lui devons un aphorisme qui est devenu célèbre : la guerre est une chose trop sérieuse pour qu’on la confie aux militaires. Il était bien plus favorable aux civils qui, d’ailleurs, le lui rendaient. Un éminent physiologiste, André Mayer, s’occupait de coordonner toutes les recherches qui, dans le domaine de la physiologie et de la médecine, pouvaient contribuer à l’effort commun. Il le faisait principalement en s’appuyant sur les civils et, de ce fait, ne manquait pas d’adversaires. Car si la solidarité régnait au front, l’intrigue la remplaçait progressivement quand on se rapprochait de Paris. Une caricature de 1918 représentait deux soldats parlant entre eux de la mentalité de l’arrière et disant : pourvu qu’ils tiennent !

Un jour André Mayer fut convoqué par Clemenceau. Il n’était pas sans inquiétude à l’idée d’affronter le terrible Tigre mais fut tout de suite rassuré en s’entendant dire en quelques mots : je sais que vous faites du bon travail. Continuez et je vous soutiendrai.

Clemenceau descendait de Gavroche et rien ne l’amusait autant que de mystifier un pédant ou un raseur. Ses bons mots sont innombrables et ne sont pas toujours très bons. Le plus souvent ils ont un caractère d’imprévu. Les journalistes bourdonnaient autour de lui avec l’espoir d’obtenir des confidences de portée internationale. Traversant une prairie au milieu de laquelle paissaient des vaches, il parut réfléchir profondément et les journalistes tirèrent leur carnet, pleins d’espoir. Messieurs, dit-il, nous devrions planter des caféiers dans ces pâturages. – Mais pourquoi, Monsieur le président ? – Parce que les vaches donneraient directement du café au lait.

Pétain

Celui qui écrit ses mémoires ne parle en principe que de ce qu’il a vu des ses propres yeux, mais il peut se faire qu’il recueille une information dans des conditions telles qu’il peut en garantir l’exactitude ; tout dépend de la personnalité de l’informateur. Ici c’est un ancien ambassadeur, membre de l’Académie Française, dont le nom est connu de tous.

Au sortir de la guerre Pétain s’était senti un peu las et avait résolu d’aller consulter un médecin pour connaître son état général. Le médecin ne le connaissait pas et n’avait fait aucune attention à son nom. Après l’avoir bien examiné il lui dit : vous n’êtes plus tout jeune, mais je vous trouve en très bon état. Vous n’avez pas dû faire grand-chose pendant la guerre. La première partie du diagnostic était exacte mais que dire de la seconde ? L’unanimité des Français voyait en Pétain le sauveur de Verdun ; c’était lui qui avait lancé l’ordre du jour : ils ne passeront pas ! Et ils n’étaient pas passé. Une légende s’était formée autour de son nom, appuyée par des témoignages toujours indirects dont la valeur matérielle est incertaine, mais dont l’ensemble forme un chapitre de l’histoire.

Le premier paragraphe des instructions est relatif aux permissions. Au début il n’en était pas question : le soldat était rayé du monde. Pétain voyait son moral s’affaiblir et en était préoccupé, pensant que le soldat avait droit de temps à autre à une détente. Muni des pouvoirs nécessaires il alla trouver un général et lui dit : il faut donner des permissions aux hommes pour qu’ils puissent reprendre contact avec les leurs. Y pensez-vous, gémit le général, ce serait détruire la discipline et introduire le désordre. De plus pensez aux effectifs. Très froidement Pétain réplique : général, faites bien attention, ce n’est pas un conseil que je vous demande, c’est un ordre que je vous donne.

Les permissions n’altérèrent en rien la discipline ; elles eurent un effet inattendu, qui aurait pu intéresser un psychologue. Je ne parle que de ce que j’ai vu et il faut tenir compte de ce que notre petite troupe était dans une situation très favorisée : ne vivant pas dans les tranchées et ne prenant pas part aux attaques. Mais le fait est que souvent la permission fut une déception. Le Poilu en attendait le Paradis et ce fut au plus le Purgatoire. Il revenait en disant : j’ai manqué ma permission ; la prochaine fois je ferai mieux. Il était incapable de préciser d’où provenait son désarroi. A l’arrière le combattant ne rencontrait plus que l’indifférence. Tu souffres et tu risques ta vie. Mais, mon ami, tu es là pour cela. Et d’ailleurs tu ne fais pas grand-chose. Qu’est-ce que tu attends pour les reconduire à la frontière ? A l’arrière et à l’avant on ne parlait pas la même langue.

Au front la vie était dure et la mort n’était jamais loin : pourtant on s’y sentait en famille, chacun était prêt à venir au secours de son voisin. Ce sentiment semblait inconnu à l’arrière et y devenait chacun pour soi. La chaleur humaine est l’élément dont le combattant a le plus besoin ; et cela Pétain l’avait compris.

Au mois d’avril 1917 l’armée engagea en Champagne une grande offensive dont nous avons déjà parlé et qui se termina très mal. La troupe en rendit les chefs responsables, non sans raison. Des unités se débandèrent et des hommes rentrèrent chez eux sans permission. Ils y furent souvent mal reçus : légalement ils étaient déserteurs et plus d’une mère pensait : je ne veux pas avoir pour fils un déserteur. L’état-major était aux abois : que faire ? Certains recommandaient la manière forte : des exécutions à titre d’exemple. Une autre solution, humaine et généreuse, fut trouvée, grâce à Pétain, disait-on. Tous ceux qui étaient partis illégalement reçurent chez eux une permission régulière ; et au terme ils revinrent tous.

Le repérage : histoire et réflexions

Techniques diverses

Nos appareils enregistraient toutes les ondes suffisamment fortes, quelle qu’en fût l’origine, aussi bien les explosions de nos propres obus que les coups de départ de l’adversaire en face. Il était donc possible d’en tirer parti pour régler nos tirs de destruction.

Certaines batteries ennemies étaient réellement intolérables ; elles tiraient continuellement et empoisonnaient notre existence. Nous les connaissions par leur nom, qui correspondait à leur position sur la carte à grande échelle, divisée en bandes numérotées, les unes verticales et les autres horizontales. Je me souviens de la batterie 37 / 13, à l’intersection des bandes 37 et 13. Une autre nous donnait bien du souci : mettons que ce fût 31 / 45 : son commandant était un excité, un buveur de sang. Quand une batterie aussi irascible était bien connue et bien localisée, elle devait être détruite. On concentrait sur elle le tir d’une batterie de 155 et on lui envoyait de 200 à 400 coups. C’était une opération fort coûteuse : il était admis que le prix de revient d’un obus en francs était égal à son poids en kilos. Celui de 155 revenait donc à 40 francs et le tir à 8 000 francs or.

Ce n’est pas tout de couvrir l’ennemi d’or, il faut qu’il lui parvienne et ne tombe pas à côté ; et c’est là que nos appareils interviennent. Nous étions reliés par téléphone à la batterie. Elle annonçait : « coup parti » et nos appareils fixaient le point de chute. Le premier coup pouvait atterrir loin du but ; le réglage l’y ramenait. Sur le papier c’était parfait ; mais le règlement avait été rédigé par des Bureaux qui sans doute n’avaient jamais pris part à aucun tir. Ils avaient fixé tous les détails et en particulier la cadence de tir qui était souvent trop rapide. Alors les coups s’embrouillaient les uns dans les autres. On voyait bien qu’un obus était tombé quelque part, mais de façon anonyme. Était-ce le quatrième ou le cinquième ? De quelle pièce venait-il ? Chacun avait ses idées. Il arrivait aussi, exceptionnellement, des accidents presque incroyables : un jour, le premier obus tomba à 1800 mètres du but. Nous étions souvent en face d’un rébus.

Notre tension d’esprit était largement augmentée par la nécessité de faire vite : il fallait gagner des secondes. Aucune erreur n’était admise ; nous n’avions pas le droit de nous tromper puisque tout reposait sur nous. Quand le tir était enfin réglé, quel soupir de soulagement ! Notre enquiquineuse 31 / 45 fut ainsi contrebattue plusieurs fois : au moins trois fois à ma connaissance. Chaque fois le Bureau sortait sa carte et faisait une croix sur la batterie. Et chaque fois, le lendemain de bon matin, elle recommençait sa balistique sans tenir compte de la croix.

De notre côté on riait jaune, et un jour il fut décidé d’en finir par recours aux grands moyens. Un gros obusier plus persuasif fut mis en place et arrosa 31 / 45 de projectiles de 150 ou 200 kilos. Sa voix se tut. Après l’armistice des curieux allèrent voir pourquoi. La batterie avait été éventrée et devait avoir été abandonnée en quelques minutes : la croix sur la carte était cette fois définitive. Nos mille 155 de 40 kilos n’y étaient pour rien mais avaient cependant obtenu un résultat utile : tout autour de la batterie il ne restait pas une branche aux arbres et les troncs mêmes étaient déchiquetés. Ils pouvaient fournir du bois de chauffage à tous les villages d’alentour.

Histoire du repérage : civils et militaires

Le repérage au son faisait partie de l’art militaire, mais son origine n’était pas militaire : sa création fut presque exclusivement l’œuvre de civils. Bien plus il rencontra à sa naissance l’hostilité de quelques grands Chefs. Ernest Esclangon, qui fut plus tard directeur de l’Observatoire de Paris, était allé parler à l’un d’eux : il ne fut même pas écouté. Monsieur, lui dit son interlocuteur, avez-vous jamais été sur un champ de bataille ? – Non, Esclangon n’y avait jamais été. Mais le guerrier pas davantage. Il ne concevait pas d’autre forme de guerre que la forme napoléonienne. « L’empereur ordonna à Murat de charger à fond ! »

Le manque de curiosité et d’intérêt, que l’on put quelquefois taxer de malveillance, ne se dissipa que lentement. Je fus chargé de donner quelques conférences sur le repérage à une école d’artillerie près de Belfort ; pas une question ne me fut posée. Il faut dire que j’étais sous-lieutenant d’infanterie et que mes auditeurs étaient artilleurs ; l’idée de se voir donner des leçons par un fantassin devait leur sembler une hérésie.

Cette indifférence polie n’était heureusement pas universelle. Je serais bien ingrat si je ne rappelais pas le souvenir du général Maurin qui nous vint en aide de tout son pouvoir. Nous eûmes avec lui de longues relations qui furent empreintes de confiance. Il organisa deux petites expéditions destinées à faire l’essai, dans les conditions de la pratique, des appareils de Dufour : la première à Méharicourt en Picardie, l’autre à Rodern en Alsace. La seconde m’a laissé un souvenir presque riant. Maurin nous traitait en amis et, quand le travail de la journée était terminé, la conversation ne portait pas nécessairement sur des problèmes de technique. Bien que n’étant pas Marseillais, il connaissait toutes les aventures de Marius et d’Olive et était le grand animateur de nos repas pris en commun.

Sans des hommes comme lui le repérage n’aurait jamais vu le jour. Que peuvent des civils contre la machine de guerre ?

Je serais plus ingrat encore si je passais sous silence la sympathie que nous montra, lorsque nous occupions notre tourbière, un officier de grade moins élevé mais de grand cœur, le capitaine Pellion. Voyant que nous faisions tout notre possible sans épargner notre peine, il nous avait pris en amitié pour nous aider et nous réconforter aux heures difficiles. Car nous en eûmes de dures dont je préfère ne pas parler. En échange de sa bonté, il eut notre affection sans limite, et j’espère qu’il l’a bien compris.

Nous avons toujours eu les meilleurs rapports avec les officiers qui nous entouraient. Je ne citerai qu’une exception qui mérite une mention en raison de son absurdité. Nos chefs étaient à l’arrière et nous correspondions par téléphone. Pour certains documents nous avions des formulaires officiels imprimés. Un jour où j’en manquais j’en demandai directement à Paris. Il apparut que j’avais gravement offensé la discipline, car je reçus une réponse brutale. Nous étions en guerre et aucun de nous n’était certain d’être encore vivant le lendemain. La solidarité de tous s’imposait et l’un de nous était menacé de PUNITION si, pour gagner du temps, il commandait un papier insignifiant sans passer par la voie hiérarchique, que d’ailleurs personne ne lui avait indiquée.

Mais revenons à notre efficacité. j’en donnerai deux exemples, l’un petit et l’autre plus grand.

Dans notre secteur, la première ligne de tranchées comprenait un poste avancé que nous appelions le poste A2 et qui, pour des raisons de tactique, était considéré comme essentiel. Il recevait souvent des coups mais, si l’on peut ainsi dire, sans mauvaise intention ; une routine pour empêcher les canons de rouiller ou les servants de dormir. Les batteries actives étaient toujours les mêmes. Pourtant un jour la situation devint préoccupante ; le tir vers le poste A2 s’accéléra et nous découvrîmes des batteries nouvelles qui venaient évidemment de s’installer et réglaient leur tir. Tout ceci était inquiétant et nous nous empressâmes de le signaler. Le soir même l’ennemi lança une attaque en force sur le poste A2. Je ne sais pas si des mesures avaient été prises pour lui faire face, ce n’était pas notre affaire. Nous avions fourni des éléments pour la prévoir : comme dit le proverbe, un bon averti en vaut deux.

Le sentiment général à notre égard évolua peu à peu. On nous prit au sérieux et même il arriva que notre succès allât trop loin à notre goût. Normalement nous transmettions nos résultats chaque soir à nos chefs par la voie hiérarchique ; mais les troupes d’infanterie qui recevaient les obus prirent l’habitude de nous demander directement leur provenance et leur curiosité était bien naturelle : le renseignement pouvait leur permettre de demander à notre propre artillerie de museler le mauvais plaisant d’en face.

Nous étions donc convoqués au téléphone, juste au moment où nous étions en plein travail. L’opérateur Richard était aux appareils et Angelloz, Muxart et moi à l’interprétation et aux calculs, tous l’esprit tendu. Si l’un devait aller au téléphone toute la chaîne s’arrêtait. Nous ne pouvions refuser de répondre puisque des vies étaient en jeu, et ne pouvions pas répondre puisque nous n’avions aucune certitude. Un jour j’eus une petite difficulté avec un officier d’infanterie qui, bien involontairement, tombait aussi mal que possible. Je lui répondis en termes un peu brefs qui ne lui plurent pas. Quelques minutes plus tard je profitai d’une accalmie provisoire pour lui expliquer la situation dans laquelle je m’étais trouvé ; il la comprit fort bien.

Au cours de la guerre les sections de repérage continuèrent à se développer. Elles ont pris une importance assez grande pour que leurs chefs aient senti le besoin de se grouper au sein d’une association qui, pour rappeler leur perspicacité, est celle des Sioux : patrons historiques : Fenimore Cooper, les Mohicans et Bas de Cuir.

L’histoire du repérage ne sera sans doute jamais écrite. Je suis probablement le dernier témoin de sa mise au monde. Pourtant ce serait un beau rappel de l’esprit de 1914 et l’on y verrait des civils de tout rang accourir et se mettre au service du pays ; disons mieux, de la Patrie.

Le peuple souverain s’avance

Tyrans, descendez au cercueil.

A Dien Bien Phu par exemple, une organisation de repérage aurait permis de localiser les batteries et de les contrebattre. En admettant qu’il fût difficile de les détruire nous pouvions les obliger à se retirer assez loin pour que leur tir devint inefficace comme celui de la pièce qui bombardait Belfort. Il n’était même pas nécessaire de disposer d’instruments de précision comme les nôtres. Un petit mémoire adressé à nos chefs en 1918 montrait qu’il était possible d’avoir des résultats moins précis mais utilisables simplement avec cinq compteurs à secondes semblables à ceux qui enregistrent les exploits sportifs. Mais ce mémoire, adressé par la voie hiérarchique, n’avait sans doute été lu par personne

Espoirs et pertes

Durant les premières semaines de la guerre le sentiment universel était une confiance illimitée. La bataille serait courte et se terminerait par la victoire. Un journal avait publié la photographie d’un train de chemin de fer sur les wagons duquel était peinte en grosses lettres l’inscription : train de plaisir pour Berlin. Tout serait fini en décembre au plus tard. Un jour je voulus faire une bonne plaisanterie en prévenant mes camarades que, étant né le 14 mai, je les inviterais ce jour là à dîner. Ce fut un grand éclat de rire auquel je participai moi-même de bon cœur. Six mois ! Pourquoi pas un an ?

Les nouvelles les plus invraisemblables circulaient. Un jour 100 000 Allemands avaient été encerclés et détruits dans une forêt : c’était une nouvelle officielle, affichée à la mairie. Quand j’exprimai un doute, je fus accusé de vouloir répandre le découragement et dans la suite je me tins coi. Comme l’a dit un poète allemand, – je ne sais pas si c’est Goethe ou Schiller – : contre la bêtise les dieux mêmes ne peuvent rien. La défaite de Charleroi, la chute de Maubeuge, furent à peine sanctionnées par les communiqués quotidiens. Nous avions perdu un peu de terrain dans le Nord. Et puis après ? Je ne sais pas ce que pensait la troupe sur le front, mais à l’arrière ce fut un rude coup quand le communiqué annonça que la bataille faisait rage des Vosges à la Somme. La Somme ? Mais c’était en France, la Somme, chef lieu Amiens, beaucoup plus près de Paris que de Berlin.

Les communiqués suivants nous rassurèrent. Paris était défendu par une ceinture de forts qui, plusieurs jours de suite, nous furent énumérés. Montrouge défendait ceci et Vanves cela ; et nous avions le Mont Valérien. Pourquoi tous ces mensonges ? Si les artilleurs allemands s’étaient approchés à dix kilomètres, il leur aurait suffi d’une journée pour détruire tous ces forts en tas de décombres et de cendres ; ce que leurs occupants auraient pu faire de mieux eût été de se répandre dans la campagne tout autour. Nous n’étions plus au temps de Vauban.

Les chefs le savaient –ils ? Ce n’est pas sûr. Leurs facultés d’illusion paraissent illimitées. Je pus m’en rendre compte plus tard, ayant un ami d’enfance diplômé de l’Ecole de guerre, devenu général et bien vu en haut lieu ; comme tel il avait fait longtemps partie en 1914 du personnel du Grand Quartier général. Comme nous parlions au début de1940 des chars blindés allemands, il me rassura : nous ne les craignons pas, car nous avons des canons anti-chars qui les détruiront. Ce qu’il ne disait pas c’est que nous en avions un quand il en aurait fallu dix et que de plus nous ne savions pas nous en servir.

Combien était plus noble, le langage de Churchill : je n’ai à vous offrir que de la sueur, des larmes et du sang.

La France fut traitée par ses gouvernants comme une volière de poules mouillées. Pourtant elle fit face avec un courage que le monde entier reconnaît. Pour rappeler ce que furent ses pertes je reproduis ici une page de l’Annuaire de l’Association des anciens élèves de l’Ecole Normale Supérieure pour la promotion de 1914 ( Sciences )

Badien Tué à l’ennemi

Bain Tué à l’ennemi

Bertin

Bizos

Bourrard

Cau

Danchaud

Derosières Tué à l’ennemi

Duchemin

Durand Tué à l’ennemi

Ferrieu

Gaberel Tué à l’ennemi

Guimbal

Jacquemard

Lagrange

Lalande

Lecat

Leroy

Long

Maix Tué à l’ennemi

Mane Mort de guerre

Maury Tué à l’ennemi

Millot Tué à l’ennemi

Molina Tué à l’ennemi

Morel

Neveu

Piaud

Poumier Tué à l’ennemi

Roubaud Tué à l’ennemi

J’évoquerai en particulier la mémoire de Fernand Lebeau qui avait été mobilisé comme lieutenant d’infanterie. Après quelques semaines un ordre le désigna pour aller commander une section de repérage ; il obtint ainsi la fonction qui lui convenait puisqu’il était physicien. Mais ce poste trop tranquille ne lui plut pas : il voulait se battre et demanda à être envoyé à sa famille du front, au milieu de laquelle il fut tué peu après.

C’était un socialiste convaincu. Aurait-il ri ou aurait-il pleuré s’il avait pu savoir que ses successeurs, normaliens dégénérés de 1968, l’accuseraient de s’être battu «au bénéfice des marchands de canons » ?

(1) Aucune référence de la B.N.F. ne correspond à ce titre ; les plus proches sont : PERCIN, Général Alexandre, Les erreurs du haut commandement, Albin Michel, Paris, 1920 ; du même, Le désarmement moral, A. Delpeuch, Paris, 1925.

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