la guerre d’Algérie III & IV

 

III

Peut-on être complice ?

L’aventure militaire en Afrique du Nord est injustifiée dans ses objectifs réels, mal gérée par des gouvernements incapables et mal conduite sur le terrain par une organisation inadaptée et des chefs incompétents. L’obligation du service vous y intègre malgré vous, mais ne vous oblige pas à y participer activement Pourquoi être complice ?

Jacques :

« Dans les circonstances où il se trouve, seul, avec un travail qu’il trouve idiot, dans un milieu qui le dégoute. Son désarroi est très profond et malheureusement rien de réel ne le raccroche : ni foi, ni famille » Jacques, été 52 – lettre de son frère, qui signale la tentation de lâcher les EOR et de s’engager comme 2 -ème classe n’importe où, ce qui, pour le frère, est une sorte de suicide.

Pierre :

« J’ai failli effectivement lâcher le morceau, demander ma mutation comme deuxième classe n’importe où. » Pierre, Ouezzane, hiver 1952 / 53

Olivier :

« Dans 4 heures je termine mon temps légal de service militaire, mes dix-huit mois écoulés et après je serai maintenu 6 à10 mois…. On parle très sérieusement de 27 mois de service. Tu comprends qu’à cette joyeuse perspective j’ai un moral de fer. Je compte contracter un engagement ; je serai ainsi payé plus cher … en faisant mon métier de militaire, et le déshonneur de ma famille (Quoi de plus beau qu’un caporal-chef de carrière) » Olivier, Temara avril 1958

 

Ils ne voient d’abord pas d’autre moyen d’échapper à l’absurde, à la contradiction vitale entre ce qu’on veut être et ce qu’on fait : la violence de cette réaction permet de jauger la violence du choc.

« Chaque jour qui passe m’apporte ma pâtée d’absurde, propre à alimenter un rire métaphysique et inextinguible. Et le rire métaphysique, n’est-ce pas, tout est là. » Pierre, St Maixent, été 1952

« Ce qui rendait les choses terriblement difficiles, c’est qu’ici, il n’existe plus, au milieu de l’absurde, aucune échelle de valeurs, aucun repère pour savoir ce qui est propre et ce qui est dégoutant. Evidemment, puisque le système même, le principe, est dégoutant. Je ne me salirai pas plus les mains comme aspirant que comme deuxième classe. Je serai tout simplement moins emmerdé, moins engueulé, avec peut-être, mais ce n’est pas sûr, un peu plus de liberté d’esprit. Et c’est l’essentiel. L’ennui et la bêtise sont les mêmes à tous les échelons de l’armée. » Pierre, St Maixent, été 1952

 

Il est d’autant plus important d’échapper que les conséquences peuvent être graves L’absurdité du monde militaire et l’ennui qu’il génère leur pose un problème moral : celui de la possible régression intellectuelle. Pour ces étudiants, c’est sans doute le pire risque au monde.

 

« Il y a ici les meilleures occasions du monde pour vivre comme une bête.  Je pressens que ce ne sera pas toujours facile d’y échapper. » Pierre, Ouezzane, automne 1952

« J’ai dû lutter ces temps derniers, et pas toujours avec bonheur, contre le plus morne ennui, le plus épais, le plus dégoutant celui qui collait à la peau à Saint Maixent. La même bêtise, les mêmes platitudes qu’il faut répéter inlassablement, et cette fois c’est moi qui les fais avaler. » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

« Je me livre toujours aux mêmes activités bêtifiantes, avec à peu près le même enthousiasme… J’ai maintenant perdu tout espoir d’obtenir la place idéale qui me permettrait de voir le moins possible d’emmerdeurs et d’idiots, de lire et d’échapper, entre autres, à ce dilemme : j’apprends aux gens à tuer leurs semblables c’est pas beau ; ou bien, si je le fais mal, je risque de faire tuer ces mêmes gens, ce qui ne vaut guère mieux….  Je crois qu’en revenant en septembre, j’aurai l’impression de redécouvrir le monde, je ne pensais pas qu’on pouvait passer dix-huit mois dans la contradiction. C’est pourtant ce qui m’arrive, et dans une sorte de demi prison. J’aimerais gouter la prison totale pour savoir laquelle est la plus pénible » Pierre, Souk el Arba, hiver 1952 / 53

« J’ai envie de brailler. Je me racornis, je m’encroute, j’en ai plein le dos ! Il y a des moments où je me réveille, et où je me rends compte qu’il est impossible de mener une vie plus stupide. Et je suis dedans jusqu’au cou. Je n’ai pas le cafard, ce n’est pas cela. Je suis très calme. Mais se heurter tous les jours à la bêtise, et surtout à l’abrutissement intégral de la plupart de mes bonshommes, supporter à côté de cela les mêmes, toujours les mêmes conversations banales, vides, ou navrantes, ou irritantes, cela donne parfois l’impression d’étouffer. » Pierre, Souk el Arba, hiver 1952 / 53

« Il y en a marre de vivre une vie de prisonnier dans un baraquement trop étroit, de voir à chaque heure de la journée les mêmes gueules tristes, hilares, stupides, ou méprisantes des camarades forcés, d’entendre chaque fois les mêmes plaisanteries, de bouffer l’éternel rata, de voir tout ce dont on était fier, son instruction, sa culture, fuir au vent de l’oubli, en échange d’une profonde médiocrité, d’être rabaissé au rang de ses ouvriers, d’avoir une vie sentimentale réduite à zéro, et tout ça pour rien , moins que rien… même pas être jugé digne de crever pour un régime en décrépitude, ce qui aurait au moins un cachet un peu héroïque : champion d’une cause perdue. » Olivier, Mehdia, oct. 1957

 

« Vivre comme une bête », mener une « vie de prisonnier », se heurter « à l’abrutissement », à la « bêtise » des autres, et « tout cela pour rien », c’est ainsi qu’ils apprécient leur « service », qui, apparemment ne sert à rien, ni à eux , ni à la nation. Ne pouvoir échapper ! Reste à essayer de donner du sens.

 

 

IV

Résister

Face au ridicule, à la laideur et au désordre, la résistance se fonde sur l’humour, la beauté du monde qu’ils découvrent, des paysages, des hommes qui les habitent et des valeurs humaines sur lesquelles ces sociétés sont ancrées.

Il faut d’abord rire :

 

Se défendre par l’humour

« Reçu une lettre de Jacques, depuis Lyon, où il joue, parait-il, les capitaines. Comme d’habitude, humoresque description de ses occupations. Comme je l’envie de savoir rire de toute cette bêtise. Je ne peux plus. » Pierre, Ouezzane, été 1953

« Rien de plus drôle que ces petites réceptions militaires, où l’on papote honneur, passé, gloire, etc… rien, sinon peut être un rond de dames prenant le thé… Pierre, été – automne 1952

« Je ne vais en tôle que la nuit[1]. Là-bas, pour avoir la paix et n’être pas mangé moi-même par les souris, comme cela est arrivé à un camarade, je leur amène tous les soirs leur ration en petits beurres. Les chères petites bêtes, elles grossissent. » Olivier, Fès, juin 1957

« Maintenant plus question de dimanches en ville, mais des dimanches consacrés aux corvées. N’est-ce pas beau le rachat des péchés par le travail ? Hier, « ascension » j’ai été faire le jardin de la villa de l’adjudant-chef. Travail pénible mais agréable. Il est venu me chercher dans son Aronde, Madame me dictait où je devais planter les œillets, et, de temps en temps l’adjudant sortait du frigidaire des bières glacées. Apéritif avec des brioches l’après-midi, gâteau breton et fruits pour le gouter. J’ai mal aux reins, mais cela vaut mieux que la vaisselle des cuisines. » Olivier, Fès, juin 1957

« Étant une fois fait pour toutes la part de l’imprévisible stupide, faisons le point. Tu parcours en Grèce [des] sentiers parfumés de thym sous l’ombre épaisse des figuiers drainant dans ces sentes philosophiques l’ombre des anciens athéniens et le pas feutré des faunes. Quant à moi, soldat barbare, tout de vert vêtu, armé d’engins crachant la mort à une cadence rapide et industrielle, je promène mes pieds cloutés écrasés de fatigue et de soleil sur des djebels arides et inhospitaliers, qui flanquent l’antique cité de Moulay Idriss (Fès, ô béotienne) ». Olivier, Fès, aout 1957.

« Maintenant je vis une vie bien paisible de retraité, dans ma petite baraque de tôle, avec 2 soldats et un sergent et un chien, « Kiki » (Original, n’est-ce pas ?). Je suis donc maitre après Dieu et le sergent : plaignons les pauvres aspirants en caserne qui ont sur le dos les sous-lieutenants, lieutenants, capitaines, commandants, …, général d’armée. Tu vois que, tout bien réfléchi, cabot, c’est un beau métier. ». Olivier, Mehdia, sept. 1957.

 

Tout ne prête pas à rire et toutes les activités ne sont pas « stupides », même si parfois très mal organisées Nos arpenteurs de l’asphalte citadin découvrent la marche à pied, les nuits dans la montagne, la vie dans la nature. Jamais, dans les promenades de leur jeunesse, ils n’ont expérimenté aussi profondément cela : marcher pour marcher, ne pas attendre la récompense du pittoresque ni de la Culture, et découvrir qu’on trouve la beauté au détour d’un chemin, sans l’avoir cherchée. C’est Pierre, le plus artiste des trois, qui l’exprime le mieux.

Le plaisir de l’activité physique

« Trois jours de marche, merveilleux. L’impression d’être en vacances. Tous les champs remplis de fleurs, des asphodèles, des soucis minuscules, des clochettes blanches, des iris sauvages. La bonne fatigue, le soleil, une vie de ruminant heureux pendant trois jours. Le 2ème me suis lavé (enfin !) dans un ruisseau couvert de petites fleurs blanches. Il fallait écarter les clochettes pour trouver l’eau. Aucun souci, sinon celui de crier de temps en temps d’un air peu convaincu, : « Colonne par 1 » Senti tout proche de choses simples et magnifiques, de la terre, de l’herbe et des fleurs. Partir dans la nuit, voir en marche le soleil se lever, crever de faim pour se remplir le ventre à l’étape (excuse-moi mais ceci aussi a du bon), dormir comme une souche. J’ai été vraiment heureux, … L’on est tout étonné de redécouvrir sans cesse que ce sont les choses les plus simples, les plus naturelles, qui sont en fait les plus chargées de sens, et qui vous donnent le + de bonheur.» Pierre, Souk el Arba, 1953

 

Le plaisir devient un besoin ! De retour en ville, saura-t-on s’en passer ?

 

« …Il … est cinq heures du soir. Je viens de me baigner tout nu dans un oued tout jaune, ce qui est antihygiénique au possible, mais tant pis. Les eucalyptus sont pleins d’oiseaux, les champs de fleurs, etc. Le blé commence à jaunir. J’écris sur mes genoux, au soleil, et au beau milieu d’un verger, ce qui explique mon écriture. Voilà trois longs jours que nous errons d’un coin à l’autre, sans rien faire d’autre que de monter la tente, boire, dormir, manger, démonter la tente, etc. … ! Après tant d’herbe, de soleil, de bains impromptus au hasard des oueds, comment ferai-je pour supporter dix ou onze mois de macadam ? ….» Pierre, Souk el Arba, 1953

 

Ces périodes sont vécues comme un remède à « l’ennui et la bêtise ». Pour Olivier ce seront les tournées de « pacification » chez les paysans du bled qui joueront ce rôle. Tous deux découvrent un monde …, et l’apprécient.[2]

« … Une balade d’une centaine de kilomètres à pied dans des montagnes magnifiques, d’une sauvagerie étonnante, par des sentiers de mulets que fréquentent seuls les berbères du coin, et les goumiers, qui sont des marcheurs extraordinaires. Figure-toi des gorges impressionnantes, de véritables champs de cailloux, sans un brin d’herbe sans un arbre, sans rien. Le vent frais du col à près de 4 000 m, et derrière, au fond, une vallée avec des vergers, arrosés avec parcimonie par un torrent glacial (ces gens-là ont fait un art de l’irrigation), ou bien encore de vastes pâturages entre les pitons rocheux, où viennent l’été les Berbères du sud du Sahara, avec leurs troupeaux. D’où le nom fallacieux de « tournée des pâturages ». En fait, il s’agissait, parait-il, de balader des troupes dans un coin où les indigènes n’en avaient pas vues depuis la pacification… » Pierre, Souk el Arba, été 1953

 

Ces expéditions, toutes militaires qu’elles fussent avec leurs objectifs d’entrainement physique et de contacts avec les populations, ouvrent sur une forme inattendue de beauté, à laquelle ils sont de plus en plus sensibles :

 

La beauté des paysages :

Des fleurs et des couleurs : « Ce matin balade militaire et forcée… J’aurais dormi bien plus volontiers… Mais il faisait si bon, il y avait tant de fleurs dans les champs, liserons bleu-ciel ou roses, coquelicots, boutons d’or, gentianes bleues, les lauriers du bord de l’oued, que cela m’a réveillé. Des couleurs si précieuses que je pensais aux objets d’art les plus riches, à des soies damassées, à des enluminures. C’est curieux mais j’ai l’impressions que cette vie vous rend d’une sensibilité presque maladive … » « J’avais le cafard en redescendant. Non sans motif d’ailleurs. L’ennui dépasse vraiment les limites permises… » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

Des formes et des plantes sauvages : « Ce pays a une étrange beauté, qui ne se laisse pas saisir au premier abord. Dans ces montagnes pas de murailles rocheuses, pas d’à pic vertigineux, mais des vagues incessantes, très nobles, comme un andante … Après deux jours de pluie, des colchiques sont sorties des champs, les figues de barbarie ont muri, jetant des taches rouges sur les buissons d’épines. En ce moment les couleurs sont rares et précieuses. » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

Des animaux en liberté : « Cet après-midi, j’ai vu un moineau qui jouait à la balançoire sur des herbes. Il se posait en haut d’une tige, attendait qu’elle ploie presque jusqu’à terre, et s’envolait pour recommencer un peu plus loin. Je suis sûr qu’il jouait : à un moment il s’est posé sur une herbe un peu plus solide, qui n’a pas plié. Il a eu l’air très étonné, a regardé de tous les côtés et en a choisi une autre pour recommencer son manège. » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

Des parties façonnées par les hommes : « J’aime ce pays où l’on pourrait marcher des heures entières sur une terre élastique, droit devant soi, sans un arbre, sans une haie, et les collines qui vous bercent presque, à force de suivre les pistes minuscules piétinées par les bourricots » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

Des villages, enfin : « Sur les flancs de la montagne, on voit de temps en temps des espèces de cabane, autour de laquelle le Berbère s’évertue à faire pousser un peu de blé, sur des pentes à parois très fortes. Les cailloux sont à coup sûr plus nombreux que les épis. A côté de chaque cabane, une aire pour battre le blé, circulaire, pavée de grandes dalles. Et cela fait une curieuse impression. D’abord ce cercle parfait est insolite, ensuite il se dégage de là une sorte de mystère indéfinissable. Surement, tout cela n’existait pas avant la pacification. Personne n’eut osé habiter seul et sans protection., là-haut. Tout est beau, tout est curieux, là-bas. » Pierre, Ouezzane, été 1953

 

Ces pays sont habités ; loin d’être ennemis, les gens ont une noblesse d’attitude dans leur vie quotidienne et dans l’accueil, auxquels aucun ne s’attendait ; ils apprécient d’autant plus que cela s’oppose directement aux insuffisances et laideurs de l’armée.

La gentillesse – et la beauté – des hommes

Nos jeunes gens découvrent une sorte inconnue d’hommes, différents des paysans du Morvan ou du Cantal – qu’ils croient connaitre – , étrangers aux subtilités du quartier latin, doués d’une noblesse native et d’une connivence naturelle avec le monde qui les entoure ; des hommes qui valent la peine d’être connus , et appréciés .  Ce qui n’empêche pas une touche d’orientalisme, au sens d’Edgar Saïd, conséquence inévitable de leur culture mais qui n’altère pas la découverte.

« J’ai vu des tas de petits arabes, dont quelques-uns très beaux, flottant dans de grandes djellabas en guenilles, dont le capuchon sert de besace et d’escarcelle, et qui cache sans doute de curieux trésors… » « Je suis allé enfin dans les bleds, où les gens sont d’une gentillesse étonnante, vous offrant à boire et à manger, d’une eau merveilleusement fraiche, ou du thé parfumé, et d’un pain à peine levé, assez lourd, mais que j’aime. Là plus de méfiance, plus de regards en coin, simplement des gens qui offrent à boire à d’autres qui ont soif… J’ai vu aussi des goumiers, véritablement beaux, séduisants, par leur simplicité, leur rudesse » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

« J’ai souvenir d’une diffa monstre chez un caïd du coin, hôte vraiment parfait, mais qui a manqué nous étouffer dans les canards et agneaux rôtis. » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

« La cuisine typique est excellente ; j’ai mangé un gâteau aux pigeons, aux œufs, aux amandes, au sucre et à la pâte feuilletée[3]. Béni celui qui en importera la recette en France. Remarque, le décor ajoutait à notre joie. Nous étions allongés sur des sofas, dans un patio en mosaïques, et servis par une femme voilée. Seule manquait pour notre plaisir une brune esclave à peine vêtue. Je me sens une âme de pacha depuis. » Olivier, Fès, 1957

« Hier soir je suis allé voir la grande fête juive, qui a lieu tous les ans à une dizaine de kms d’Ouezzane. C’est extraordinaire. Figure-toi un grand brasier, au milieu d’un cimetière, sous un olivier immense. Tout autour une foule de gens qui chantent, dansent, tapent dans leurs mains, poussent des youyous, et jettent dans le feu des milliers de cierges et de bougies. Un rassemblement hétéroclite et phénoménal… Richissimes et mendiants sont brassés dans une sorte kermesse moyenâgeuse digne de Brueghel. Casquettes, képis, fez, check, djellabah, complets veston, filles en jupes longues de gitanes ou en pantalon…. Autour d’une lampe à acétylène, cinq ou six rabbins chenus psalmodient en yiddish, balancés d’avant en arrière par une sorte de douce hystérie. Pas de joie éclatante, pas de tristesse, pas de bagarres, une sorte de quiétude étrange : on se sent un intrus dans ce monde et cette foi complètement déroutants… » Pierre, Ouezzane, printemps 1953

« A part ça nous fraternisons avec les bucoliques populations voisines. Je me suis fait photographier sur un chameau de labour, sur un bourricot, sur une vache, j’achète des œufs à 8 francs dans les mechtas.

Autres amis, autre style. Nous avons fait connaissance avec des américains de l’U.S. Air force du relais VHF ricain voisin. Ce sont des individus gros et gras, légèrement primaires, mais sympathiques. Nous avons chez eux la bouteille de whisky, le thé et le cinéma qui nous attendent. Chez nous ils trouvent le menu de la troupe, qui monte de 8 kms et qui est meilleur que la cuisine qu’ils se font sur leur moderne cuisinière. Sympathique revanche de notre modeste et retardataire armée, aussi imprévue qu’invraisemblable.

Autres amis : la famille des fermiers français sur le terrain duquel nous sommes installés. Là nous attendent les outils dont nous avons besoin, le café et le pousse-café. » Olivier, Mehdia, aout 1957

« Quant à moi, très chère et touriste sœur, je pacifie avec du chocolat, des cigarettes, des sourires, le bled marocain. Je n’ai jamais été aussi bien avec ces populations primitives, que depuis que nous avons pris le méchoui avec elles. C’était un méchoui très « dernière caravane », « képi blanc », « l’escadron des sables », avec chameaux dans le paysage, langage petit nègre, vieillards crasseux à la barbe fleurie et pouilleuse, enfants à qui l’on jette des plus bas morceaux qu’aux chiens, sentinelle en arme. Labes, labes, mezian. Ce fut dans le fond un festin très amusant et funeste aux foies de la troupe.

J’ai pris au cours de ce jour mémorable des photos types de pacification. Moi en tenue de combattant tenant par la main deux petits arabes appuyant leurs têtes rassurées sur ma martiale poitrine, moi serrant la main d’un vieillard barbu avec un air à la fois protecteur et respectueux, moi faisant guili guili à un chameau souriant aux anges… » Olivier, Settat, mars 1958

 

La simplicité -apparente – des mœurs, l’intégration des hommes dans la nature qui les fait vivre, l’équilibre social fondé sur une hiérarchie acceptée, tout cela s’oppose à ce que tous trois refusent : la société occidentale, fondée sur l’arrivisme individuel, le pouvoir de l’argent et l’hypocrisie du faire semblant démocratique. Leurs réactions ne sont si violentes que parce qu’ils refusent ce qu’ils sont censés défendre.

[1] Olivier a été condamné à 45 jours de prison, pour avoir participé à des festivités organisées en l’honneur de son départ pour les E.O.R., festivités trop arrosées et qui lui coutèrent sa nomination comme officier. Il finit son service comme sergent.

[2] Les lettres de Jacques n’ont pas été conservées ; mais je me souviens qu’il parlait de ses expéditions dans les « mechtas » avec des inflexions identiques.

[3] Il s’agit de la Mbstila (pastilla) .

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