germaine appell-duclaux in memoriam 4 supplement

 

Germaine Appell – Duclaux

Article in Le monde illustré, n° 4164 du 30 octobre 1937

 

Six semaines de guerre non déclarée à Shanghai

« Il y a un « incident de Chine »

Dans la seule région de Shanghai on compte déjà plus de 30 000 victimes, mais ce n’est, parait-il, qu’un « incident ». La guerre n’est pas déclarée.

La concession française s’est, une fois de plus ce matin, réveillée au bruit du canon. Déjà le tir contre avions a longuement troublé la nuit , nuit paisible et silencieuse paradoxalement née de la guerre dans cette ville où les nuits sont généralement vivantes et bruyantes comme les jours ; et la journée chaude  s’annonce aussi calme qu’une journée de paix ; les chinois vêtus de blanc causent groupés au long des trottoirs ; les coolies transportent sur l’épaule aux deux extrémités d’un long bambou, des paniers de légumes , de fleurs et de fruits ; les voitures commencent à sortir des garages et les tireurs de rickshaws guettent leurs premiers clients. Le canon a cessé de se faire entendre : ce jour est vraiment un jour comme tous les jours et la vie paraît calme et tranquille. Comment imaginer qu’à quatre ou cinq kilomètres de cette image de paix toute une partie de la ville est en guerre ?

Pourtant depuis maintenant six semaines des spectacles tragiques ou lamentables sont venus presque chaque jour rappeler aux habitants de ces rues paisibles le drame qui se joue à leur porte. La brusque invasion des concessions par les réfugiés des quartiers nord-ouest et nord-est de Shanghai en a été le premier acte.

La crique de Soochow qui sépare en deux la concession internationale, laissant au nord le quartier d’Hongkew auquel font suite vers l’est l’immense quartier du Yangtsepoo et vers l’ouest, le long de la crique, le quartier chinois de Chapei, a vu les ponts qui la traversent couverts dès le début d’aout d’une foule innombrable de gens affolés fuyant ces quartiers menacés par l’ennemi. Le Garden bridge, Broadway, large voie d’accès au pont , et le Bund, ce magnifique quai qui longe le Wangpoo, et borde ainsi l’un des ports les plus actifs du monde, ont été en quelques heures envahis d’une foule telle qu’il était presqu’impossible de remonter le courant et qu’il fallait se tenir par le bras si on ne voulait pas être séparé de ses compagnons : file ininterrompue de voitures de déménagement, de camions chargés au maximum, de rickshaws où s’entassaient des gens , des meubles, des paquets ; de ces brouettes chinoise , si particulières, portant amarrés de part et  d’autre de la cloison qui les sépare en deux d’invraisemblables amoncellements d’objets hétéroclites et, au milieu de tous ces véhicules si divers, les piétons bousculés, jetés à droite et à gauche, chargés de paquets enveloppés de ce batik bleu et blanc si commun ici et si décoratif, ou portant dans les bras les misérables débris de leur modeste intérieur . Tous ces êtres humains, sans logis et sans but, s’entassant sur le quai, amoncelant là les épaves emportées dans leur fuite, campant devant les luxueuses banques, devant le jardin du consulat de France, et se groupant sur les pontons, devant les jonques entassées, elles aussi, le long de la rive, et les grands bateaux de guerre, battant pavillon de tous les pays.

Pendant des jours et des jours le flot ininterrompu a coulé vers les quartiers européens Puis est venue la suite inexorable de cet exode : les réfugiés se répandant à travers les concessions, couchant sur les trottoirs, sous les porches des immeubles, dans les passages et dans le cours, affamés et pitoyables. Grace à l’activité de la municipalité française et du Settlement Municipal council, tous ceux qui pouvaient trouver en province une famille secourable ou des moyens d’existence ont été évacués ; les bateaux, les camions réquisitionnés à cet effet ont été pris d’assaut par les malheureux affolés qui s’y entassaient comme du bétail, si serrés qu’ils ne pouvaient ni bouger ni s’asseoir. Pour les autres des paillotes ont été édifiées sur tous les terrains disponibles qui sont devenus des camps de réfugiés ; chaque jour il y en a moins à la rue et beaucoup d’entre eux ont leur bol de riz. Mais la population de la concession française a passée en moins d’une semaine, de 450 000 à 900 000 âmes ; et il faut maintenant lutter contre la dysenterie, contre les épidémies menaçantes et contre le choléra qui fait chaque jour de nombreuses victimes parmi cette population misérable.

Et comme si toutes ces misères étaient insuffisantes à apaiser la colère des dieux, avant même que tous ces réfugiés aient pu être secourus, la première catastrophe a jeté la ville en pleine vision de guerre.

Une foule de malheureux encore sans abri encombrait l’un des carrefours les plus mouvementés de Shanghai, à l’union de la concession française et du Settlement, et s’amusait à regarder le premier combat aérien ; huit mille autres réfugiés avaient trouvé un logis provisoire dans les salles du « grand monde » , l’un des établissements chinois de plaisir les p)lus importants de la ville , placé à l’un des angles du carrefour, et se pressaient aux fenêtres et aux entrées du théâtre ; les voitures avaient peine à se frayer un passage au milieu de cette foule de piétons mal disciplinés lorsque, accident ou maladresse, sans doute réaction involontaire d’un aviateur blessé, deux bombes d’un avion chinois sont tombées coup sur coup sur cette place encombrée.

Le carnage, la boucherie, le charnier qui s’est offert aux yeux lorsque la fumée a été  dissipée est un spectacle que l’imagination la plus cruelle ne saurait se représenter : des monceaux de cadavres ensanglantés au milieu de rickshaws en pièces, des débris humains , des têtes, des bras , des mains, des jambes chaussées de souliers , des cervelles jaillies de cranes brisés ; les voitures en feu, le conducteur carbonisé, encore penché sur son volant ; et la foule immense des blessés, ventres ouverts, membres arrachés, brulés avec la peau soufflée par la déflagration : une impression de viande fraiche, de sang répandu sans compter : plus de mille morts et des centaines de blessés.

Et presque au même moment deux autres bombes chinoises (destinées, dit-on, au consulat du Japon et au croiseur amiral Idzumo ancré devant le consulat) tombaient entre deux des plus grands hôtels de Shanghai, le Cathay hôtel et le Palace hôtel, à quelques mètres du Bund, ajoutant au tragique bilan cent cinquante morts et environ cent blessés et augmentant encore le sentiment d’horreur et l’impression d’impuissance totale devant un tel désastre.

Et puis on s’est ressaisi.  Les blessés chargés tant bien que mal sur des camions ont été conduits vers les hôpitaux des concessions ; d’autres camions ont emporté les morts et les macabres débris ; et le pénible travail des médecins a commencé. Le grand hôpital français, l’hôpital sainte Marie, a reçu en quelques heures près de cinq cents victimes. Médecins français, médecins chinois ont travaillé jusque bien avant dans la nuit ; six grands groupes opératoires ont fonctionné sans interruption ; les blessés encombraient les vestibules, les salles d’attente, mouraient sur les pelouses, devant les salles combles ; des femmes, de petits enfants mutilés répandaient leur sang sur les carreaux des couloirs et il fallait les panser sur place pour gagner du temps et leur donner une chance de salut. Terrible nuit qui a été suivie de plusieurs jours aussi cruels avant que les victimes aient pu recevoir d’autres soins provisoires.

 

Pendant ce temps les armées chinoises et japonaises se battaient dans les quartiers de Chapei et d’Hongkew, et, au-delà , dans le quartier de Yangtsepoo ; et les habitants de Shanghai ont du  s’habituer à vivre au bruit du canon. Et puis sont venus les incendies : un feu, deux feux, dix, vingt feux allumés par les bombes incendiaires. Le jour, la fumée épaisse et noire faisait une impression sinistre et angoissante ; la nuit le spectacle était une splendeur malgré tout ce qu’il avait de tragique. Du haut de la plateforme du sémaphore sur le Bund ou des étages supérieurs des grands hôtels on voyait un horizon de flammes : Chapei, Hongkew et Yangtsepoo brulaient ; des usines étaient en feu à Pootung , sur l’autre rive du Whangpoo ; en avant les grands croiseurs se détachaient en ombres chinoises sur les flammes. L’incendie couvrait une bande de terrain de plusieurs kilomètres de long ; un bon tiers de la ville était en feu.

 

Et maintenant la bataille continue à Chapei, et au-delà des quartiers de Hongkew et de Yangtsepoo, dans le centre civique du « plus grand Shanghai » : les bâtiments publics, mairie, musées, hôpital, le bâtiment de l’aviation, le stade avec sa magnifique piscine, le grand marché aux poissons, le port, sur lequel les chinois fondaient tant d’espoirs, tout ce qui, là, représentait l’effort des cinq dernières années, est détruit ou va l’être. Plus près les magasins de Broadway ne sont plus que des ruines ; des bars, des boites de nuit de Hongkew il ne reste plus rien ; les pittoresques marchés si éclatants de couleurs, où les fruits et les fleurs avaient une telle richesse, les maisons japonaises de Boone road, les magasins de poissons et d’arbustes ne sont plus que des cendres.

Puis une nouvelle bombe est tombée entre deux grands magasins de Shanghai, Wingon et Sincere, vastes établissements comparables à nos grands magasins d’Europe, avec, aux étages supérieurs, des salles de spectacle, des roof-gardens d’où l’on découvre la ville, des amusements variés, sorte de Luna Park au-dessus d’un magasin de nouveautés. Là encore le nombre des victimes a atteint un chiffre impressionnant : deux cents tués et cinq cents blessés dont la plupart sont morts dans l’heure qui suivit la catastrophe.

Et depuis la ville semble redevenue paisible. Mais il y a encore les grands camions, cachés sous des branchages , portant le drapeau de la Croix rouge ou de la Svastika rouge, ici emblème de charité , qui emmènent les blessés du front vers les hôpitaux ; il y a toujours les misérables réfugiés ; il y a dans Hongkew et Yangtsepoo abandonnés et détruits les cadavres qui n’ont pu être enlevés et, à Chapei, ceux que les Japonais arrosent d’essence et brulent au milieu des rues,  sinistre crémation mais mesure d’hygiène nécessaire si l’on songe aux rats et à tous les animaux abandonnés qui errent dans les quartiers déserts et dont on en peut se demander sans horreur quelle est la nourriture. Il y a les avions qui viennent chaque jour au-dessus des quartiers chinois, poursuivis par les shrapnells dont les éclats font souvent des victimes dans les concessions parmi les badauds obstinés à monter sur les terrasses ou à se grouper dans les rues pour regarder les combats aériens.

 

Il y a eu aussi le bombardement de Nantao, au sud de Shanghai et de la vieille cité chinoise, petite ville fermée, aux rues étroites, aux boutiques pittoresques, aux cent petits métiers survivants du passé : dont la maison de thé au milieu d’un étang et l’extraordinaire marché aux oiseaux étaient si sales et si pleins de caractère. Et de nouveau des réfugiés se sont rués vers les concessions, à tel point qu’il a fallu, mesure cruelle mais nécessaire, fermer les grilles de fer qui séparent la cité chinoise de la concession française et garder militairement les portes.

Il y a aussi un nombre inusité de bateaux de guerre tout le long du Whangpoo, des fusiliers marins descendus à terre, des troupes de renfort appelées par toutes les nations et qui sont venues d’Indochine, de Hong Kong, de Singapour, d’Ethiopie et de San Diego ; il y a le corps des volontaires qui assistent la police, les automitrailleuses qui circulent à travers les concessions, le couvre-feu qui, le soir, fait les rues désertes et silencieuses. Il y a l’absence de courrier, et de ces grands paquebots qui apportaient chaque jour à Shanghai un peu d’air de tous les pays et qui restent maintenant à Woosung, au confluent du Whangpoo et du Yangtse où les bateaux de guerre doivent leur amener les passagers.

Et le long de la crique de Zikawei qui borde au sud la concession française chaque pont est gardé par un poste militaire avec des abris de mitrailleuses et des chevaux de frise tout le long de la rive. Les mêmes abris et les mêmes postes se retrouvent sur une seconde ligne, et quelquefois sur une troisième. On les voit encore partout où une voie joint la concession française au Settlement, ou l’une des concessions à la ville indigène. Précaution que l’on espère inutile mais sage, cependant, au cas où les troupes chinoises, encerclées par l’ennemi, reflueraient vers la ville européenne. On entend le canon, on voit à toute heure passer les avions, chasseurs et bombardiers des deux armées.

La bataille continue à Chapei, et au nord de Shanghai, jusqu’aux rives du Yangtse. Elle continue à Nankin, à Pékin, à Tien Tsin, à Canton. Le pays est en feu du désert de Mongolie à la mer de Chine et tout le long de la mer de Chine.

 

Mais ce n’est pas la guerre, ce n’est qu’un « incident »

Reprise du texte de l’article

 

 

 

 

 

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